Les longs voyages interstellaires sont tout indiqués pour ceux qui aiment la lecture. Cet astronaute est un littéraire, et fier de l’être. Quod erat demonstrandum. Mais oui, je suis aussi latiniste (enfin, je l’étais!).

Cela dit, il n’y a rien qui me fasse bondir (en réalité, ça me désole plus, et au point que j’ai fort peu la force de bondir) que l’attitude qui semble prévaloir en France par rapport à la finalité des études littéraires, ou, pour parler plus largement, celle des humanités pour englober les désormais fameuses SHS (bon, épelons clairement: les « sciences humaines et sociales », pour parler d’études littéraires ayant un peu honte de l’être et qui se sont re-labellisées « sciences » pour prétendre à plus de hauteur).

Les Échos d’hier (Attention: cet extrait de la « presse patronale » peut choquer les âmes sensibles et autres agents du Ministère de l’Éducation nationale) publient un dossier intéressant (ici) sur le problème des humanités, telles qu’elles sont enseignées par le système universitaire français, et l’emploi en entreprise.

On ne cesse de souligner quelles sont, en théorie, les qualités des diplômés en humanités: facultés d’analyse, connaissances spécialisées, appréciation de l’écrit et qualités rédactionnelles. Toutes sortes de compétences et de qualités, humaines justement, que les entreprises peuvent rechercher pour leur développement et l’accomplissement de meur mission, qu’elle soit économique ou sociale (là encore, les Français sont champions pour dissocier les deux, intellectuellement parlant). Las, en 2010, après bien des années de crise et de sous-emploi, les attitudes des diplômés en humanités et leurs parcours professionnels continuent à démontrer un antagonisme fondamental entre le monde de l’entreprise et celui des humanités. Tant que cette question ne sera pas abordée avec un peu de raison, les diplômés en humanités continueront à constituer une catégorie vulnérable au sous-emploi et à la précarité (ce qui fait le plus grand bonheur des formations politiques extrémistes, qui adorent recruter dans ces milieux pour se prétendre ensuite être des « partis de l’intelligence »).

Voyons donc: l’enquête des Échos avec le Ministère de l’Enseignement supérieur (Attention: risque de message subliminal sarkozyste) nous donne les statistiques suivantes, sur la part des titulaires d’une licence générale obtenue en 2004 et employés dans un service public en 2007:

Sciences de l’Éducation: 73% (et les formateurs? Les entreprises n’en n’ont elles point besoin?)

Langues et littératures étrangères: 68% (voila pourquoi les entreprises dépensent des fortunes en stages de langues pour leurs employés, idem en frais de traduction)

Français/langues anciennes: 67% (C’est sûr, les qualités rédactionnelles excellentes des cadres d’entreprise expliquent bien des malentendus nés de divers communiqués)

Histoire-Géographie: 65% (cela permet aux entreprises de connaître de façon intime les marchés et sociétés, notamment étrangers, où elles prétendre faire des affaires)

Mathématiques: 57% (ça s’améliore, mais en ingénierie on peut faire mieux, surtout quand on ne sait pas combien de kilomètres de câbles directionnels l’A 380 nécessite)

Psychologie: 50% (Et les études de comportement des employés et clients, qui s’en soucie?)

Physique: 50% (ne serait-ce que pour les lois de la gravité, afin que les cadres aient les pieds sur terre)

Sciences naturelles: 50% (La biochimie et la biotechnologie n’est-elle pas une industrie d’avenir? C’est sans compter le principe de précaution)

Art: 43% (il faut bien communiquer, même avec le visuel)

Droit: 38% (C’est vrai qu’une entreprise qui ne respecte pas la loi a un grand avenir devant elle…)

Chimie: 34% (C’est, paraît il, un secteur industriel)

Économie: 27% (rappelons que les « SES » sont inattaquables, et quiconque ose critiquer nos braves sociologues n’est qu’un ploutocrate à la solde de l’étranger, c’est à dire Wall Street)

Sciences de l’ingénieur: 23% (On pourrait choisir un meilleur intitulé: on dirait que l’ingénieur est ici considéré comme cousin du koala, et vit dans les arbres)

Gestion et communication: 19% (là aussi, nos entreprises sont inattaquables; c’est la raison pour laquelle la grève est si peu occurrente dans notre grand pays)

Informatique: 17% (eh oui, il faut bien maintenir le site internet de la boite…)

Voici donc de quoi se mettre sous la dent de savoureuses réflexions. L’article vaut la lecture, mais ce qu’il dit, ne le connait-on pas déjà? Que va-t-on faire, et que propose-t-on, pour faire évoluer ces comportements et cesser de confiner les savoirs des humanités à la seule fin d’alimenter le fonctionnariat?