Le dualisme de l’enseignement supérieur français est un fait bien connu, nous en discutons souvent dans la Gaïa Universitas. Les refondateurs reviennent sur cette structuration dans leur tribune publiée par Le Monde le 18 janvier (ici), intitulée « sortir de la crise universitaire » (épisodes précédents : « Le retour des morts-vivants »,  « Favoriser ce qui marche » et « Le déclin de l’université publique »). Selon eux, les orientations récentes du gouvernement en faveur des écoles (voir liste ici) renforcent ce dualisme. On aura déjà noté, sur ce blog, que les mesures adoptées sont finalement d’un volume assez modeste et surtout qu’elles ne concernent qu’environ 1 % de la population d’étudiants (lire ici). On peut donc être fort dubitatif sur cette opération du gouvernement (en réalité médiatique), surtout quand le but de l’opération est de démocratiser l’enseignement supérieur ! Les refondateurs notent surtout que ce renforcement du dualisme n’est pas viable économiquement – extraits :

«  ce renforcement du dualisme de l’enseignement supérieur n’est pas viable, financièrement parlant […]. La plupart des établissements d’enseignement supérieur non universitaires, et en particulier ceux du secteur privé, actuellement en croissance, ne peuvent pas financer un personnel permanent d’enseignants-chercheurs à la mesure de leurs effectifs d’étudiants et doivent massivement recourir à des vacations, ce qui consiste, de fait, à emprunter leur personnel à l’extérieur, et notamment à l’université (doctorants ou personnel statutaire cherchant un complément de revenu).

En bref, penser que l’on pourrait renoncer à « ce qui ne marche pas » (l’université) au profit de « ce qui marche » (le système des classes prépas et des écoles) est un leurre. D’une part, l’université continuerait à peser lourdement sur les finances de la nation. Moins on la doterait, moins elle serait efficace et, paradoxalement, plus elle coûterait cher, car les frais salariaux resteraient constants. D’autre part, l’affaiblissement de l’université, dont profitent aujourd’hui les filières sélectives par le jeu de transfert de public étudiant, ne tardera pas à les fragiliser elles-mêmes, car elles ne pourront plus s’appuyer sur les universités, qui leur fournissent la production scientifique sur laquelle s’appuient les enseignements et, pour une part, les enseignants eux-mêmes.

La politique qui consiste à privilégier l’enseignement supérieur non universitaire sur l’université relève donc de la stratégie de Gribouille qui se plongeait dans la rivière pour éviter la pluie ! Il serait plus simple de reprendre les choses à l’envers en prenant la mesure du capital intellectuel actuellement réuni dans les universités françaises et de sa sous-utilisation gravissime par la nation. C’est pourquoi nous continuons à appeler à une Refondation de l’université française, qui mette un coup d’arrêt au processus en cours qui est une véritable bombe à retardement ».

Nos refondateurs ont certainement raison, l’université doit être financée et doit être mise en avant dans les investissements futurs. On se souvient qu’en 2007 l’orientation politique, en termes d’enseignement supérieur, était de mettre l’université au centre de cet enseignement supérieur. On se souvient, par exemple, qu’on parlait alors de rapprochement entre grandes écoles (voir le rapport Philip) et universités ou d’installer des classes préparatoires dans les universités. Plusieurs actions d’envergure ont été mises en place (LRU, plan campus et plus récemment le grand emprunt). Bien entendu on peut discuter des détails de cette mise en place, qui ne sont pas tous très heureux. Mais il est fort malhonnête de dire que l’université est oubliée et qu’il n’y en a que pour les écoles ou autres formations périphériques. Nos refondateurs oublient un paramètre essentiel : le comportement de la communauté universitaire elle-même. On se souvient que le mouvement noniste de 2009 a balayé tout espoir d’envisager des projets de rénovation ambitieux pour l’université. L’université est devenue celle du refus, préférant la politique de l’autruche à celle de sa rénovation pourtant nécessaire. Plutôt que d’être actrice de ce grand projet de rénovation et de réforme, l’université s’est repliée sur elle-même et en paye maintenant les conséquences : subir de force des orientations très élitistes et particulièrement périlleuses.

Quand la stratégie de Gribouille croise celle de l’autruche … Gaïa pleure.

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