La polémique a enflé très rapidement. Elle concerne les 30 % d’élèves boursiers dans les grandes écoles, objectif fixé par Valérie Pécresse en novembre dernier. En décembre la CGE (conférence des grandes écoles – qui regroupe 210 écoles membres) fait savoir qu’elle « désapprouve, d’une manière générale, la notion de “quotas” ». Implicitement, la CGE nous dit qu’elle ne changera pas ses procédures de recrutement pour atteindre les objectifs de 30 % de boursiers.

Cette question d’égalité des chances pour les étudiants dans l’enseignement supérieur est évidemment un point central. Du fait de sa fragmentation, il est bien connu que le confluent de notre enseignement supérieur est conçu un peu comme une gare de triage : le haut de gamme correspond aux écoles préparatoires ou autres écoles à intégration directe, sinon les autres étudiants font un IUT ou BTS ou bien, s’ils n’ont rien obtenu, vont à l’université. Il est bien connu aussi que ce système est un facteur de ségrégation sociale.

Cette polémique prend un tournant intéressant car elle est l’occasion d’entendre quelques prises de position qui sortent sentiers battus et qui mettent en cause directement notre mode de fonctionnement actuel. Ainsi on a entendu Valérie Pécresse se questionner sur la nature des concours « On peut repenser la nature des concours : trop ciblé sur le scolaire, à l’écrit puis à l’oral, tout sur le savoir, on ne prend pas en compte l’intensité de ces parcours » (France 2, JT 20h, 5 janvier). Richard Descoings fustige « la sacralisation du concours ». « Les concours ne sont pas bons dans l’absolu » et « c’est la diversité des instruments de sélection qui permet d’assurer la diversité des corps étudiants, que ce soit à l’université ou dans les grandes écoles » (sur France Inter, voir également l’article dans Le monde, ici). Le grand patron François Pinault et le consultant Alain Minc ont eu un « haut-le-cœur » suite à la réticence de la CGE. Extrait : « Comment peut-on dans la société contemporaine être aussi réactionnaire ? Comment croire que le niveau des concours doit être intangible afin de fixer à jamais une hiérarchie entre jeunes Français à l’âge de 20 ans ? » (Tribune dans Le Monde, ici). L’UNEF, première organisation étudiante, appelle à « un débat national sur la place et le rôle des grandes écoles dans notre système d’enseignement supérieur ». « La partition historique de l’enseignement supérieur français entre grandes écoles sélectives qui fonctionnent en vase clos et les universités est en elle-même facteur de reproduction sociale. Le temps venu de réformer en profondeur le mode de formation des élites en France». L’Unef demande aussi « à court terme l’intégration des classes préparatoires au sein des universités et juge nécessaire le rapprochement des grandes écoles de l’université ». (ici ; voir également le communiqué ici). Ces prises de position seront-elles suffisantes pour faire bouger notre enseignement supérieur qui est, avouons le, fortement conservateur ? Dans ce débat, on remarque le mutisme des associations nonistes universitaires et des organisations syndicales du supérieur, pourtant toujours très promptes à réagir pour nous offrir des discours vindicatifs ou autres attitudes effarouchés. Il est vrai qu’elles ne se sont pas beaucoup préoccupées de la question étudiante ces derniers temps, les énergies étant fortement mobilisées par des questions corporatistes et de recherche de statu quo au sujet des réformes en cours.

Examinons les pourcentages de boursiers dans les différentes filières. C’est un exercice difficile car selon les sources on a des chiffres différents, selon que l’on prend en compte les bourses publiques ou privés (ou les deux), selon que l’on prend en compte ou non les bourses à taux 0 de V. Pécresse (les boursiers qui ne touchent pas de bourse ( !) mais qui sont exonérés des frais d’inscription). Le magazine Le point a fait une analyse en utilisant les statistiques du Cnous, en prenant donc en compte les bourses publiques et en excluant les bourses des organismes privés (voir ici). Les IUT sont les champions (40,6%), suivi de l’université (26,6%), des classes préparatoires (21,6%), des écoles d’ingénieurs (15,4%) et des écoles de commerce (10,8%). A noter que les élèves des écoles d’ingénieur disposent souvent de bourses d’organismes privés ainsi le chiffre de 15,6% est certainement plus élevé (le ministère affiche 23 % de boursiers).

De ces chiffres il parait évident que la mixité sociale est loin d’être un état de fait. Mais de cette étude du Point, un autre fait ressort très clairement. Si en moyenne il y a 26,6 % de boursiers à l’université, ils sont 32 % en licence (bac+3) mais seulement 18,5 % en master (bac+5). Cela fait dire à Pierre Tapie, président de la CGE « qu’il y a autant de boursiers dans les grandes écoles que dans les masters de l’université » (comparaison pour le même niveau d’étude). Il n’a pas tort.

De ces chiffres on peut donc noter une double tendance : (1) Notre système segmenté, héritage de l’histoire, est une source de ségrégation sociale (2) Les boursiers préfèrent les études courtes. On peut comprendre pourquoi assez facilement (peu de tradition familiale pour les études, difficultés pour les familles d’accompagner leurs enfants sur une longue durée d’étude).

Les concours ne sont donc pas la seule cause des problèmes de démocratisation de l’enseignement supérieur. La durée des études semble tout aussi discriminante. Peut-être faudrait-il reparler du thème du « salaire étudiant » ou bien mettre en place un système de bourse « à la hauteur », ceci pour les étudiants qui s’engagent dans le cycle master ou équivalent ?

Publicités