A juste raison on a beaucoup reproché au ministère un certain flou à propos de la réforme de la formation des enseignants (la mastérisation). Il faut reconnaître que la communication mise en place a été assez catastrophique, ce qui est d’autant plus regrettable que cette réforme était assez bien perçue jusqu’à une période que l’on peut considérer comme récente. Dans une circulaire « pour la mise en place des diplômes nationaux de master ouverts aux étudiants se destinant aux métiers de l’enseignement » (téléchargeable ici, sur le site Histoires d’Universités), le ministère précise certains points qui méritent d’être commentés. On trouvera également une analyse détaillée par Irnerius ici (analyse menée sur un ton alarmiste et vindicatif).

Bac +6 ? : Beaucoup (dont moi) avaient noté que cette réforme ne prolongeait pas la durée de la formation. D’un niveau de Bac+5 (avant) on passait à un diplôme à Bac+5 (après). L’argumentaire du ministère sur l’augmentation du niveau de qualification des personnels s’en trouvait fortement amoindri. Le ministère développe aujourd’hui une nouvelle stratégie « la formation initiale des enseignants se développe désormais sur trois années, comprenant les deux années de master et la première année d’exercice, dans un continuum de professionnalisation progressive ». Si on suit cette logique, alors effectivement la durée de formation augmente d’un an. Si on compare avec l’ancien système, l’année post-concours est décalée d’un an et positionnée après obtention du master. Le lauréat (mastérisé) devient alors fonctionnaire stagiaire. Toutefois, ce n’est pas un bac+6 mais un diplôme à bac+5 avec une année de mise en service progressive durant laquelle les stagiaires consolideront leur formation initiale sur le terrain.

Coopération : La circulaire mentionne le caractère coopératif entre établissements, ceci dans la ligne des PRES (pôles de recherche et d’enseignement supérieur). « il est souhaitable de présenter aux étudiants une offre de formation la plus cohérente et la plus complète possible, il importe que celle-ci soit pleinement pensée à l’échelle d’une académie, dans une logique de politique de site et de coopération inter-établissements ». Les universités étant autonomes, elles sont responsables de leurs formations et ainsi elles peuvent alors être maîtres de leur destins, y compris pour les formations qui sont proposées. Mais ici, dans un contexte de difficultés d’acceptation de la liberté et de la responsabilité, l’erreur du gouvernement est ne pas fournir un cadrage plus serré, en particulier sur les maquettes. Par ailleurs, pour cette formation, une certaine homogénéité nationale n’est pas scandaleuse, voire souhaitable.

Progressivité : la circulaire répond (au moins partiellement) aux diverses procès qui ont été faits, souvent à juste raison, sur les objectifs et l’organisation du master. « Les formations proposées doivent être conçues comme des parcours de master ouvrant sur différents choix professionnels dont les métiers de professeur, CPE ou documentaliste ». Contrairement à ce qui est martelé partout, les masters n’ont pas vocation à être généralistes et à ouvrir à tous les métiers au terme du cursus. Mais ils doivent l’être à l’entrée. Le but est de permettre aux étudiants une progressivité dans la formation : « A cette fin, les formations concernées doivent respecter un certain nombre de principes, modulables selon les carrières et les missions envisagées », « les formations proposées devront permettre la progressivité dans la spécialisation tout au long des 4 semestres et offrir à chaque étudiant la possibilité d’adapter son cursus en capitalisant ses acquis, notamment en cas d’échec aux concours ».

Master – doctorat : Jusqu’à présent, le bac donne la possibilité de s’inscrire en licence, la licence permet de s’inscrire en master et donc en toute logique le master doit permettre de s’inscrire en doctorat. C’est pour cette raison que la circulaire dit : « Il convient en outre de veiller à ce que les formations offertes répondent au double objectif propre à tout diplôme national de master : ouvrir à la préparation au doctorat et offrir aux étudiants un cursus qualifiant et professionnalisant de haut niveau leur permettant d’accéder à des métiers divers ». « L’adossement à la recherche et les éventuelles poursuites en formation doctorale seront assurés selon les orientations choisies par l’établissement, en fonction de ses forces scientifiques et des déclinaisons propres aux différentes disciplines ». Si on persiste à ne pas comprendre le concept de progressivité, il est très clair que ça ne peut pas marcher. Mais tentons, pour une fois, une analyse objective: nulle part il n’est imposé aux étudiants de suivre l’ensemble des modules qui seront proposés. Certains choisiront en M2 une orientation recherche, d’autres iront vers des carrières « professionnalisantes » comme par exemple les métiers de l’enseignement. C’est ensuite aux écoles doctorales de décider si un étudiant lambda qui possède un master est apte ou non à s’inscrire en doctorat. Aller dans telle ou telle filière nécessite des pré-requis et ces pré-requis doivent être examinés, donc par les écoles doctorales pour une inscription en doctorat. Par exemple si un étudiant obtient un master de physique, il est en droit de demander une inscription en doctorat. Mais pourra-t-il préparer un doctorat en biologie ? Je doute fort que l’école doctorale l’y autorise. Il parait évident qu’un étudiant qui n’aura pas validé durant son master une coloration recherche sérieuse ne pourra pas s’inscrire en doctorat. Dans ce cas, il fera un semestre complémentaire pour aller chercher ce pré-requis. Responsabiliser les écoles doctorales ne parait pas inaccessible (elle le sont déjà d’ailleurs). Le master est un « cursus qualifiant et professionnalisant de haut niveau leur permettant d’accéder à des métiers divers ». Dire que les étudiants devront faire toutes les spécialités offertes dans le catalogue est absolument stupide, et il faut se garder de tomber dans le piège des contestataires qui affirment haut et fort que les étudiants qui choisiront la spécialité métiers de l’enseignement devront suivre tous les modules en M2 (à la fois recherche, de divers stages, de contenus disciplinaires) (moi aussi je suis tombé dans ce piège, ici).

Initiation à la recherche : Ce thème provoque des attitudes outragées des acteurs universitaires. Quoi ? Mais voyons ce n’est pas ça la recherche, c’est une méconnaissance totale de ce que peut être un master ! Restons dignes et tentons d’analyser la situation. Le projet, depuis le début, insiste sur un adossement à des structures de recherche. Pour ma part je me félicite de cette orientation et je suis très peinée de voir que ce sont surtout les acteurs universitaires qui luttent contre. Oh bien entendu on sait pourquoi mais ils se garderont bien de le faire savoir tant les raisons sont navrantes (registre des comptes d’apothicaires). Voyons maintenant ce que dit la nouvelle circulaire : « Il ne saurait y avoir de master sans un adossement à une ou des équipes de recherche reconnues et un apprentissage de la démarche scientifique, de sa méthodologie et des formes de son transfert ». Très franchement je ne vois rien de scandaleux là dedans. Par exemple dans les cycles master recherche, un grand nombre de masters proposent un module de « découverte de l’entreprise », et la plupart des formations professionnelles (cible = entreprise, dont les écoles d’ingénieur) proposent des modules obligatoires « d’initiation à la recherche ». Personnellement je trouve ça très bien et je pense ne pas être la seule, c’est d’ailleurs souvent bien perçu par les étudiants. En quoi est-ce scandaleux de proposer la même chose aux étudiants qui s’orientent vers une carrière d’enseignant ? J’avoue ma complète incompréhension quant à l’opposition à ce concept et je suis étonnée que l’on lutte pour que ces enseignants ne puissent pas bénéficier de cette ouverture d’esprit.

Formation disciplinaire vs formation professionnelle : C’est un problème difficile car les divers acteurs ont des intérêts divergents, ce qui amène à des situations caricaturales, les uns défendant le disciplinaire, les autres la formation professionnelle. On a vu aussi des syndicats vouloir réclamer plus des deux, et fustiger le gouvernement car son but était clairement de faire table rase des deux (ou l’un, puis l’autre, selon l’humeur du moment ou de l’interlocuteur). De cette cacophonie on comprend que personne n’est d’accord sur ce point, contrairement à ce que tente de faire croire les syndicats quand ils parlent de front unitaire contre la réforme. Certes beaucoup sont contre la réforme mais pour des raisons complètement divergentes. Contrairement à Irnerius, je ne pense pas que tenter de faire un compromis entre ces deux aspects a une quelconque relation avec de l’hypocrisie. Je pense qu’une formation doit donner des bagages théoriques ainsi que des outils applicatifs.

Sélection et positionnement du concours : Rien dans la circulaire, c’est regrettable, ça laisse un flou et de grandes difficultés pour engager concrètement la construction de maquettes d’enseignement.

IUFM : Beaucoup se sont scandalisés que l’IUFM n’apparaissent plus dans les circulaires ou dans les autres rares éléments de communication du ministère. Je pense qu’il faudrait que ces personnes se mettent en position de comprendre que le projet donne aux universités le portage de ces formations. Cela ne veut pas dire que les compétences des IUFM disparaissent, ces derniers sont simplement transférés vers les universités. Ce n’est pas ici un projet du présent gouvernement, c’est inscrit depuis 2005 la loi d’orientation et de programmation pour l’avenir de l’école (loi Fillon). On notera par ailleurs que la formation en IUFM a été souvent mise en cause par toute une génération d’enseignants, la plupart d’entre eux étant fortement mécontents de la formation reçue. Il est très cocasse de voir qu’aujourd’hui se sont les universitaires qui s’opposent le plus à cette réforme, alors que les syndicats du secondaire sont beaucoup plus tempérés (et nombre de mes connaissances enseignantes disent: enfin !).

La mastérisation ça rend sourd : c’est ce que disent mes collègues nonistes. Il faut convenir que ce n’est pas faux. Ce projet rend sourd aux arguments des autres et sourd à l’objectivité. Et c’est une surdité lancinante, qui rend fou, car franchement on est tombé très très bas.

La mastérisation, toujours et encore : il faut continuer à y croire. Cette réforme a un tel potentiel, que ça soit pour les étudiants en formation ou pour l’université, qu’il serait catastrophique de la voir échouer. Le lecteur pourra lire mes billets suivants sur ce thème: « les enjeux de la mastérisation », « le positionnement du concours », « la finalité du concours », « l’offensive de l’enseignement catholique », « Une chance pour l’université », « Le théorème de la  mastérisation».

Cette circulaire sera présentée au CNESER demain. Il ne fait aucun doute qu’elle sera rejetée car de toute façon nous sommes dans une dynamique de déclin de la raison et dans ce cadre on ne voit guère comment sortir de cette situation ubuesque. Quand on marche sur la tête, la tête ne fonctionne pas bien et on ne peut pas avancer (proverbe Gliesséen).

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