Revenons quelques instants sur le rapport Juppé-Rocard, qui préfigure le « grand emprunt ». Ce rapport préconise clairement une orientation élitiste des investissements dans l’enseignement supérieur, ce qui ne semble guère en phase avec le rôle que joue actuellement l’université. Une des actions proposées de l’axe 1, « soutenir l’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation », est assez révélatrice :

« Accélérer la création d’internats d’excellence pour le lycée et les filières sélectives du supérieur (classes préparatoires aux grandes écoles, instituts universitaires de technologie et sections de techniciens supérieurs), afin d’y favoriser la mixité sociale et de genres ».

Le choix, contrairement au projet « grand campus », ne s’oriente pas vers la construction de résidences universitaires. Cette action de l’axe 1 vise clairement à soutenir l’enseignement supérieur des élites. Si elle se concrétise, elle va contribuer à creuser encore plus le fossé entre l’université et les grandes écoles, les IUT ou BTS. Elle aura un résultat inverse de l’effet escompté (qui est de favoriser la mixité sociale), ce dernier n’étant probablement qu’un prétexte ou un argument pour soigner la bonne conscience des rédacteurs du rapport. Ces annonces font suite à une série de petites mesures du gouvernement depuis septembre dernier, qui vont toutes vers un support extérieur à l’université. Par exemple, le 2 septembre 2009 V. Pécresse veut augmenter le nombre de boursier dans les classes préparatoires (ici). Le 9 novembre 2009, E. Besson créé un système de bourses pour un « parcours de réussite professionnelle » à l’attention des jeunes issus de l’immigration et orienté vers les classes préparatoires, les IUT et les BTS « Nous avons voulu des filières exigeantes qui recherchent l’excellence » (ici). L’université est absente du dispositif. Le 23 novembre, F. Fillon  veut créer en 2011 « 100 classes préparatoires technologiques et commerciales vers les Grandes Ecoles afin de contribuer à revaloriser les filières technologiques des lycées et faciliter l’ouverture sociale des Grandes Ecoles » (ici). Là encore l’université est absente.

Je me souviens de l’appel du 15 mai 2009 par nos refondateurs, appel qui avait marqué la fin du mouvement universitaire : « L’université est, pour nombre de ses composantes, à peu près à l’agonie ». Cette agonie a pour origine, en partie,  le manque d’étudiants dans les formations, en chute régulière depuis de nombreuses années en particulier dans les « sciences dures ». Les étudiants se raréfient et s’inscrivent souvent à l’université faute de n’avoir pu intégrer d’autres formations (prépas, IUT, BTS, …). Même les mathématiques, discipline qui fait la fierté française, tirent la langue avec une chute de 30 % des effectifs ces dernières années (voir à ce sujet d’article dans Le Monde daté du 5 décembre « Les maths en quête de mathématiciens »). Les établissements sélectifs n’ont cessé, depuis une vingtaine d’années, d’ouvrir des formations de plus en plus pointues ou de renforcer et réformer celles qui existaient déjà. La lente agonie du premier cycle de l’enseignement supérieur à l’université a aussi son origine dans la baisse de niveau scolaire des étudiants s’inscrivant à l’université, les meilleurs préférant aller dans les filières précédemment citées. Le contournement de l’université est devenu un sport national que les jeunes savent parfaitement pratiquer. A ce sujet on pourra lire la chronique d’Irnerius « Ils fuient l’université« .

Mais il serait facile de conclure que ces difficultés ne trouvent leurs origines que dans des facteurs qui sont à l’extérieur de l’université. Il faut reconnaître que peu d’efforts ont été faits pour contrer les offensives incessantes des formations périphériques. En terme d’enseignement supérieur, l’université n’a pas su réformer ses structures et ses formations pour concurrencer (oh le vilain mot !) les formations non-universitaires. Sans projets, l’université poursuit sa chute vers le néant. Ce grand emprunt, malgré le fait qu’il ne lui est guère favorable, pourrait être une occasion d’un grand sursaut, un peu comme une dernière chance de construire un projet … celui d’une refondation ?

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