C’est le cauchemar ultime des nonistes, le mariage du capitalisme avec l’enseignement supérieur, la négation de leur combat séculaire pour le Progrès, la Science et la Culture… C’est quelque chose de fondamentalement étranger au modèle françaisComment de l’argent privé pourrait-il servir l’objectif noble de l’enseignement supérieur, qui est un enjeu si fondamental pour l’avenir de l’Humanité? (On ne parle pas, malheureusement, du journal du PCF…) D’aucuns soupçonnent le grand emprunt d’introduire le loup dans la bergerie, en créant ces horribles partenariats public privé (ça sent bon le concept blairiste ça, ce qui veut dire que c’est une trahison de la social démocratie et des classes populaires).

Il faut donc s’étrangler en contemplant cet édifiant exemple venu ces dernières semaines… d’Arabie Saoudite.

Le Royaume wahhabite a depuis quelques décennies une bien piètre image, à n’exporter que du pétrole, des émirs aux goûts fastueux et quelques personnages plus pittoresques tels Oussama Ben Laden (il faut dire Binladin, explique la famille, qui a fait fortune dans le BTP, et qui jure n’avoir rien à voir avec cousin Oussama, lequel n’est pas vraiment Saoudien parce « déchu de sa nationalité »). Cette piètre image, surtout, était en matière éducative, car le Royaume, pourtant riche en pétrodollars, les avait placés dans l’acquisition d’armements de pointe et de palaces somptueux dans les grandes capitales européennes, plutôt que dans un appareil éducatif, lequel s’est souvent borné à ne dispenser qu’un enseignement religieux… guère plus édifiant que les fameuses madrassas pakistanaises de la North West Frontier Province, grande pourvoyeuses de futurs Turbans Noirs (les Talibans). On explique les déséquilibres politiques et sociaux qui menacent le Royaume d’Ibn Saoud par cet échec éducatif, les jeunes Saoudiens peinant à trouver un travail, recourant massivement à l’emploi immigré venu d’Asie du Sud et du Sud-Est. Pour l’enseignement supérieur, nombre d’entre eux (à l’instar des pirates de l’air du 11 Septembre) sont allés faire des études en Europe ou en Amérique du Nord, l’appareil universitaire disponible sur place ne pouvant aisément former les ingénieurs et cadres dont une économie, mondialisée parce que fournissant de l’énergie, aurait besoin. Et ce sont dans les Émirats, surtout du côté de Dubai et d’Abu Dhabi, que se sont développés les services et les industries du futur.

Le roi Abdallah a entrepris de prendre les choses en main et a, cette dernière rentrée, vu se concrétiser les effets d’un investissement personnel de 10 milliards de dollars pour créer, de bric et de broc, dans la région de Jeddah, la King Abdallah University of Science and Technology (KAUST). Le campus a été inauguré le 30 septembre dernier pour ce qui devrait être, dans l’esprit du roi, une sorte de MIT saoudien. Étonnant, on dirait nos fameux « pôles de compétitivité » français dont certains se désolent qu’ils soient privilégiés par rapport aux autres universités. Toujours est-il que la presse internationale  (voir ici les articles de l’International Herald Tribune et du Figaro), cette semaine dernière, a accordé un large écho au lancement de cette institution destinée à rattraper le retard saoudien en matière d’enseignement supérieur. C’est surtout un établissement qui se veut résolument à l’occidentale, rompant avec les pratiques des autres universités saoudiennes.

Ce lancement ne fait pas que des heureux. Un Cheikh appartenant au Conseil des Sages a vertement dit tout le mal qu’il pensait d’une Université acceptant la mixité entre hommes et femmes et dont les cours ne seraient « pas compatibles avec l’Islam ». Le roi l’a promptement limogé. Il se méfie d’ailleurs d’un possible retour de bâton et peut craindre qu’après sa disparition (il est déjà âgé de 84 ans) ses successeurs (dont l’un serait son très conservateur neveu, le Prince Nayef, actuel Ministre de l’Intérieur très en vue chez les Wahhabites les plus radicaux) cessent de soutenir la KAUST. Le roi n’a pas voulu par ailleurs que la KAUST dépende du Ministère de l’Enseignement Supérieur. Au grand désespoir des nonistes, saoudiens ou autres, ce n’est autre que la compagnie pétrolière Saudi ARAMCO qui exerce la tutelle, et assure le financement de la KAUST. L’argent du pétrole, et celui du roi, au service d’un projet éducatif moderniste, quelle provocation! (lire ici et ici).

Nous verrons bien dans quelque temps où la KAUST se retrouve, par exemple, au prochain Classement de Shanghai. Malgré cet afflux d’argent, de professeurs et d’étudiants internationaux, qui peut prédire aujourd’hui que la KAUST pourra affronter la redoutable concurrence internationale? Rappelons, en attendant, que les universités fondées par des entreprises et fortunes privées pullulent aux États-Unis, à l’exemple de Colgate University (produits pharmaceutiques), Carnegie-Mellon University (sidérurgie et banque), Duke University (tabac)…

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