artois1J’aurais pu intituler cette chronique « Clochemerle » mais c’était déjà pris … toujours est-il que ça chauffe chez nos amis de la région du Nord-Pas-de-Calais. Pour cette chronique, accrochez vous, car c’est la plus compliquée que j’aie pu écrire sur la Gaïa Universitas !

Commençons notre récit en 2005 : la loi Fillon prévoit de rattacher les IUFM à une université. En 2006 c’est l’université d’Artois qui a été choisie dans la région. Mais dans les faits, l’IUFM est un partenariat entre 5 universités de la région. Car il faut savoir que dans le Nord-Pas-de-Calais l’université est éclatée en une multitude de petites universités. Pour compléter le tableau, ces universités sont aussi parfois éclatées en multitudes de sites. Par exemple pour l’Université d’Artois, il y a huit composantes d’enseignement et de recherche dont l’UFR de Droit à Douai, la Faculté de STAPS à Liévin, la Faculté de Sciences à Lens et celle de Sciences appliquées à Béthune. L’université possède deux IUT, celui de Béthune et celui de Lens. Des étudiants répartis sur 5 villes : c’est le fruit de l’histoire de la création de l’université (merci Irnerius pour le texte et pour la photo!). Mais revenons à nos IUFM : si l’université d’Artois est désignée « université d’appartenance » (site Arras), la direction se trouve sur le site de Villeneuve d’Ascq, ville contiguë à Lille, où se trouvent les grosses universités Lilloise Lille 1 et Lille III. Bon, en résumé, l’IUFM est sur 5 universités et 6 sites Villeneuve d’Ascq (630 étudiants), Arras (510 ét.), Douai (670 ét.), Gravelines (232 ét.), Outreau (180 ét.), Valenciennes (230 ét.). Simple, non ?

Le choix de l’université d’Artois (Arras) en 2006 s’accompagne d’une fermeture programmée du site de Douai et de son transfert à Arras à la rentrée 2010. Douai perdrait alors 670 étudiants. Pour une ville qui compte 42 000 habitants, ce n’est pas anodin pour l’économie locale. Dans la presse régionale, on s’inquiète pour Didier, gérant du Cornet de frites. De son coté, Jean-Pierre est patron d’un petit café et il est très fâché car les profs et les étudiants représentent 50% de son chiffre d’affaire. Au contraire, pour Arras et ses commerçants (42 000 habitants aussi, distante de 25 km de Douai) c’est tout bénef. Dans ce contexte les élus Douaisiens ne restent pas inactifs. Ils reprochent à ceux d’Arras de tirer la couverture à eux. Ils se sont regroupés en une « union sacrée » pour défendre l’IUFM de Douai. D’abord ils déplorent, tout partis confondus, la fermeture du site, arguant les pertes d’emplois en particulier les difficultés que vont rencontrer certains commerçant. Ici on pourra grincer un peu des dents de voir que dans l’argumentaire les étudiants ne sont considérés que comme de simples consommateurs … Les élus communistes mènent la fronde et fustigent Sarkozy, car tout ça c’est la faute à Sarkozy (qui pourtant, pour une fois, n’y est pour rien …), et le processus de rattachement des IUFM aux universités (loi Fillon en 2005). A cela, l’élu local UMP s’empresse de rappeler qu’au contraire tout ça c’est à cause de la gauche avec le gouvernement Rocard qui en 1989 avait lancé en 1989 la loi d’orientation sur l’éducation et qui a eu pour conséquence la transformation des écoles normales en instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM). « Universitaires ! Le ver était dans le fruit, le premier étage de la fusée (le démantèlement progressif des IUFM), a été lancé par un gouvernement de gauche ! » déclare-t-il ! Un autre élu communiste a une idée lumineuse : constatant la grande forme des instituts catholiques (privés) et son action offensive sur les masters de l’enseignement, il propose : « Pourquoi ne pas proposer à la Catho de créer un pôle, une annexe ou autre définition, pour s’agrandir dans les locaux restés vacants par le départ de l’IUFM de Douai ? » ! On croit rêver …

Bien entendu les élus ont fait appel à la ministre V. Pécresse, qui tente de calmer le jeu « Les pôles universitaires de proximité qui regroupent les anciennes antennes locales des Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) ont un bel avenir ». Comme trop souvent, malgré les belles paroles sur l’autonomie des universités, elle fait de l’ingérence « S’agissant du pôle de Douai, j’ai obtenu l’engagement du président de l’université d’Artois de maintenir ce pôle qui apporte tellement à votre territoire et qui apportera tellement à nos étudiants […] J’ai demandé au recteur de réunir l’ensemble des universités du Nord Pas-de-Calais pour établir un schéma directeur régional de la formation des enseignants » et de  « réexaminer la carte universitaire pour un meilleur et juste équilibre entre la métropole lilloise et les autres territoires ». L’interventionnisme n’est pas une habitude que l’on perd facilement …

Mais l’histoire ne se termine pas là : voilà qu’entre temps, en 2008, est apparue la réforme de la « mastérisation ». Maintenant chaque université peut déposer un projet de master « métier de l’enseignement » … Le site d’Arras pensait récupérer tout les étudiants de la région et doit voir maintenant ses ambitions à la baisse car les autres universités Lilloises pourraient bien ouvrir leurs masters elles aussi. Bref c’est le chaos … Douai va se vider de ses étudiants … suivie d’Arras !

Qu’importe, les Douaisiens iront manifester aujourd’hui, vendredi 6 novembre… à Arras devant l’université d’Artois ! Toute la ville est appelée à se mobiliser par voie d’affiche « 1 000 étudiants en moins ! Une menace pour la vie économique et pour l’emploi à Douai. Non à la suppression de l’IUFM ».

Mise à jour de la chronique, le 7 novembre:

Il y avait 580 personnes à la manifestation du vendredi 6 novembre à Arras, sur l’un des sites de l’université d’Artois. Le président de cette université serait revenu sur sa décision de fermer le site de Douai. Sommé par la ministre V. Pécresse, le recteur doit convoquer une réunion pour établir « un schéma directeur régional sur la formation des maîtres », en concertation avec les élus.

Le maire de Douai déclare : « Le recteur va bâtir un schéma de régulation de formation des maîtres. Les six universités de la région ne pourront pas, dans une situation stupidement concurrentielle, créer chacune leur master de formation des maîtres dans leur coin » […] « Nous voulons à Douai un centre de formation des maîtres fort ! »

Donc on arrive sur le pire : l’intervention des politiques et de l’état dans les affaires universitaires. Ça ne changera donc jamais. Le principe d’autonomie des universités est piétiné, avec en tête de file la ministre V. Pécresse. C’est la confirmation d’un système où les étudiants ne sont rien d’autre qu’une variable d’ajustement dans le développement économique (ou plutôt commerçant) de telle ou telle bourgade. Triste… L’université au service des marchands, on est en plein dedans, sous la forme la plus mercantile.

On tentera de revenir sur tout cela plus tard, dans une nouvelle chronique.

Publicités