La Gaia Universitas débat certes de la condition des universités, mais elle aborde bien entendu les spécificités de l’enseignement supérieur français, c’est à dire sa fragmentation qui déroute tant d’étrangers (terriens d’abord, extraterrestres aussi!), notamment la distinction universités/grandes écoles.

Toujours dans sa série sur L’idée d’université, le numéro 126 de la revue Commentaire paru l’été dernier publiait un article de Bertrand Collomb, ingénieur issu de Polytechnique et de l’École des Mines, ancien président de l’entreprise Lafarge et également ancien des cabinets d’Alain Peyrefitte et René Haby lorsqu’ils détenaient le portefeuille de Ministre de la Recherche. Il est aujourd’hui « président du conseil d’orientation stratégique de ParisTech » et a donné cette communication « Grandes écoles et excellence scientifique » à l’Académie des sciences morales et politiques au début de l’année. Il s’y trouve quelques réflexions intéressantes.

Il rappelle d’abord que les grandes écoles françaises ont été créées pour répondre à des besoins précis, la formation d’ingénieurs et de scientifiques, au XVIIIème siècle, sur l’initiative de l’État royal. La Convention puis l’Empire ont progressivement refondé ces écoles, en dépit de leurs préventions contre les privilèges (d’où l’institution de recrutements sur concours, qui, dans le long terme, ont créé d’autres problèmes tant intellectuels que sociaux); tout au long du XIXème siècle des initiatives publiques et privées ont contribué à agrandir le nombre de ces établissements à Paris et en Province. Comme le note l’auteur; « … le développement des écoles d’ingénieurs et leur séparation de l’Université étaient alors des faits accomplis sur lesquels il était difficile de revenir. Les initiatives prises par l’Université pour former des ingénieurs, soit par la création des instituts nationaux des sciences appliquées (INSA), soit par celle de l’Université technologique de Compiègne, n’ont pas sensiblement modifié la situation, même si ces filières liées aux universités forment actuellement près du quart des ingénieurs français. »

Collomb relève quelques problèmes inhérents à ce système: malthusianisme dû à la forte sélection, fragmentation, évidemment, avec l’émergence du système de classes préparatoires récupéré par des lycées plutôt que par des universités  (l’auteur se montre d’ailleurs favorable à une expérimentation en ce sens, c’est à dire que les universités créent de telles filières dans leurs premiers cycles et se mettent en concurrence avec celles des lycées). La principale préoccupation de l’auteur est cependant la relation des écoles avec la science. Comme les meilleurs élèves scientifiques optent pour des classes préparatoires et des grandes écoles, ils optent en fait pour des parcours différents de ceux des sciences et de la recherche présents dans les universités, et pourtant les grandes écoles ont vocation, elles aussi, à former des scientifiques et à conduire de la recherche.

Abordant la question d’un possible rapprochement entre grandes écoles et universités pour parfaire leurs tâches d’excellence scientifique et d’offre de formation, Collomb fait allusion à une communication sur un sujet similaire de Claude Allègre à cette même Académie en janvier 2009 et au rapport de l’équipe présidée par l’ex directeur général du CNRS Robert Chabbal en juin 2008 pour la Conférence des grandes écoles. Il y est proposé que les écoles deviennent des collegia d’ingéniérie appartenant, selon leur emplacement, à de « grandes universités multidisciplinaires » locales. Prenant pour exemple ParisTech, Collomb précise que l’objectif n’est pas tant de créer un « MIT »: « la structure mise en place s’inspire davantage du modèle de Cambridge, où des colleges largement autonomes forment ensemble une université. » Cette démarche parait plus abordable que de simples fusions et permettent la coopération tout en évitant la suppression des caractéristiques propres et de la gouvernance locale des établissements, qui peuvent ainsi former des ingénieurs, lancer des mastères conjoints, soutenir la formation doctorale, conduire ensemble des projets de recherche, coopérer avec des entreprises et à l’international.

Cette communication me parait digne d’intérêt puisqu’elle relève que l’affrontement grandes écoles-universités n’est pas une fatalité, cela même alors que beaucoup semblent se gargariser d’une inévitable différence de culture, de mission et de projet, et ce faisant, condamnent l’enseignement supérieur de ce pays à demeurer coincé dans une spécificité de fragmentation, de jalousies et disons-le, de sous-exploitation de son potentiel.

Donc, vive la créativité! Réformons et inventons!

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