Continuons la lecture des derniers numéros des revues… Cette fois, c’est le n°156 (septembre-octobre) de la revue Le Débat qui publie un ample dossier d’articles sur les universités, aux États-Unis et en France. Le sommaire de ce numéro n’est pas encore en ligne sur le site www.le-debat.gallimard.fr, mais ce dossier a par ailleurs été signalé par Max Gallo dans sa brève de L’Esprit Public sur France Culture aujourd’hui.

Cette lecture s’avère aussi enrichissante que celle de l’article précédemment discuté dans Commentaire. Le dossier comporte trois volets: les universités américaines, la crise universitaire française, recherche et évaluation.

Le premier volet est un utile complément à la lecture de l’article de Gary-Bobo et Trannoy dont j’ai déjà un peu parlé, en premier lieu un article vraiment très fourni et se lisant d’une traite, « Leçons américaines » par le Professeur Antoine Compagnon, du Collège de France. L’auteur met en lumière, grâce à sa familiarité avec l’enseignement supérieur américain (en particulier l’exemple souvent cité de la situation à Columbia, qu’il connait bien) un certain nombre d’idées reçues sur l’université américaine en France. Ce faisant il tord le cou à l’argument tellement usité d’une tentative d’américanisation de l’université française par le biais de la loi LRU. Compagnon montre très simplement et avec beaucoup de franchise à l’égard de la loi, non exempte de ses critiques, que ses résultats potentiels sont fort loin de pouvoir répliquer à terme les modèles d’université américaine. C’est particulièrement important, l’auteur rappelle à quel point l’enseignement supérieur est divers en nature en Amérique du Nord, prenant par exemple le système californien, qui a trouvé à peu près sa forme actuelle à partir d’une loi de 1960, le Donahoe Act ou California Master Plan for Higher Education. Pour Compagnon, c’est une illustration du three-tier public higher education system comportant universités d’élite (le plus petit nombre, effectuant recherche et enseignement, délivrant tous les diplômes du BA au PhD), universités de second rang (le double en nombre des précédentes, effectuant plus d’enseignement, délivrant tous les diplômes du BA au MA mais pas de doctorat) et enfin les community colleges (cinq fois plus nombreux que les précédentes, ne faisant que de l’enseignement et délivrant un diplôme en deux ans, dit Associate). Selon Compagnon, l’ambition des promoteurs de la loi LRU était de créer des conditions pour une évolution vers ce type de système, qui, on le rappelle, reste tout à fait public, même si, à l’échelle des États-Unis tout entiers, des universités privées s’inscrivent aussi dans ce paysage. Assez malicieusement, Compagnon compare les effets de la loi à la perestroika et la glasnost. Les lecteurs connaisseurs de l’histoire récente de l’Union soviétique se souviendront que Mikhail Gorbatchev, sincère partisan de l’URSS, ne voulait aucunement détruire le système communiste mais plutôt y recréer les conditions d’une meilleure efficacité dans la technique et la gouvernance, et pour cela, il avait voulu introduire des éléments de liberté d’expression, de prise d’initiative, d’émulation, en espérant que les effets aboutiraient à une régénération du système soviétique, lui permettant de poursuivre sa compétition avec les systèmes capitalistes. Ce faisant, Gorbatchev a pourtant provoqué l’effondrement du système dont l’architecture était bien plus vermoulue qu’il ne voulait le reconnaître. L’université française pourrait-elle subir ce sort, si elle ne se contente que d’essayer de reproduire certains aspects du système américain sans qu’il n’y ait la culture, le système de valeurs et les méthodes de travail qui prévalent aussi là-bas? C’est une intéressante mise en garde, autant qu’un encouragement à ne pas se fermer au changement en diabolisant un modèle « importé de l’étranger ». Pour plus de précision, l’article de Compagnon est suivi d’une étude par Michael Crow et Catherine Paradeise sur l’Arizona State University, un modèle récent d’évolution et de ré-invention d’une grande université publique américaine « de province ».

Suivent ensuite des commentaires de Jacques Mistral et ensuite de Marcel Gauchet sur la situation des universités en France. Mistral veut agir « Pour une vraie réforme de l’université » et Gauchet craint d’aller « Vers une société de l’ignorance ». Antoine Compagnon, dans un second article, propose un « Examen de rattrapage ».

Le dernier dossier propose deux interrogations, l’une de Pierre Joliot sur « L’évaluation ou la découverte? » (intéressant dilemme! l’évaluation serait-elle elle-même une découverte?) et de Laurent Ségalat sur « Science et finance: même symptômes, mêmes dangers? » (on appréciera en cette époque de H1N1 la métaphore!)

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