collectivitesLes élus des petites villes sont unanimes pour défendre leurs petites universités ou antennes universitaires. Leurs motivations ne sont pas forcément celles d’une démocratisation (mais souvent invoquées, car la raison est noble). Il me semble que les enjeux économiques sont eux aussi importants, sinon prédominants. A Reims, la ville a fait son calcul : un étudiant rapporte 15 000 euros par an à la ville (location, consommation, sorties, …). A Rennes, on a calculé que les 60 000 étudiants généraient 20 000 emplois. Sans compter l’influence sur la vie culturelle et associative de la ville. Avoir sur place des jeunes qui ont une formation supérieure, c’est aussi avoir des atouts pour générer des emplois via des implantations d’entreprises. Le schéma est maintenant bien ancré dans les esprits : savoirs et connaissances => innovation => activité économique et emplois. Alors il parait important pour ces petites villes de garder coûte que coûte leur « dimension universitaire » (source des chiffres ici). Pour certains, « On est dans une politique de notables qui veulent chacun leur université. La preuve, quand celle d’Artois a été créée en 1992, elle a été répartie sur plusieurs villes car chaque baron voulait sa fac. » (source ici)

La « crise de Béziers », qui se déroule actuellement est assez intéressante sur ce sujet. On rappelle que Anne Fraisse, la présidente de Montpellier 3, et son conseil d’administration ont décidé de fermer leur antenne de Béziers (700 étudiants), pour cause de difficultés financières (contestées par la ministre, qui accuse une mauvaise gestion de l’université). Dans un article de Nathalie Brafman dans Le Monde, (lire ici) on apprend que le taux d’encadrement des étudiants à Béziers est élevé (100 professeurs pour 700 étudiants) et qu’il y a des doublons avec des enseignements faits à Montpellier. La présidente de Montpellier 3 en rajoute : « un étudiant à Béziers me coûte le double » (comparé à Montpellier). L’article du Monde nous apprend également que « La ville paie même les frais de déplacements et les frais de bouche des professeurs qui font le déplacement depuis Montpellier. Ce qui lui a valu d’être épinglé par la chambre régionale des comptes ».   Bigre, ça s’ajoute donc au surcout mentionné par la présidente de Montpellier 3 !

Alors à Béziers tout le monde est sur le pont, du front de gauche au front national « il faut sauver l’antenne de Bézier ! ». On explique qu’en cas de fermeture du site, ça laisserait sur le carreau un grand nombre d’étudiants de Béziers, car ces deniers n’auraient pas les moyens d’aller étudier à Montpellier.

A Maubeuge, on vient de construire un nouveau bâtiment de 6 000 m2, pour lequel on a dépensé 15,7 millions d’euros pour 300 étudiants (source ici), les deux tiers auront été payés par la région. Ils sont choyés les étudiants de l’antenne de Maubeuge. En moyenne, chaque étudiant dispose de 200 m2. Rapportons ces chiffres aux 67 000 étudiants de la métropole Lilloise, cela correspondait à un investissement immobilier de 3,5 milliards d’euros … inimaginable ! De surcroit, cet investissement aura été fait pour des formations qui rentrent en compétition avec celles de la métropole (informatique, mesure physique et matériaux). On a du mal à comprendre la stratégie de la région avec la mise en place de situations de mise en concurrence. Très curieux…

A mon sens, il y a plusieurs dimensions à ce dossier d’universités de proximité.

  • Il y a celle des élus locaux. Je peux parfaitement comprendre leur combat. Le but est d’attirer ou préserver de l’activité dans leur périmètre. La démarche vise à pourvoir des intérêts locaux mais déconnectés d’une vision globale. Quand on connait le rôle croissant que jouent les collectivités territoriales et locales dans l’enseignement supérieur, ces influences vont s’accentuer dans le futur (rappelons que l’enseignement supérieur est normalement sous la responsabilité de l’Etat).
  • Il y a ensuite celle des étudiants, avec des avantages et des inconvénients. L’idée générale est d’apporter le savoir sur place, plutôt que les jeunes se déplacent pour aller le chercher. L’avantage d’avoir une université au bas de sa rue, c’est qu’on peut rester chez papa-maman. Ca simplifie beaucoup la vie (repas, lessive, etc …). Une étudiante de Brive-la-Gaillarde « Brive, c’est ma ville natale. J’habite à côté, à Malemort, chez mes parents. J’ai envie de rester le plus longtemps possible chez eux. Les grandes villes, on verra plus tard… » (source ici).  Bien entendu, tout ça est bourré d’effets pervers, par exemple ce n’est pas très propice au développement de l’autonomie des jeunes …Un autre avantage c’est que des étudiants n’auraient pas pu ou osé franchir la barrière si la formation se trouvait trop loin de chez eux. C’est donc un indéniable facteur de démocratisation. Mais on pourra quand même regretter qu’alors le choix de formation se fait souvent par défaut, sur une palette de formation très réduite (car une petite ville ne peut pas évidemment avoir une offre conséquente). Pour ma part je trouve un peu regrettable de choisir une formation sur des critères de proximité. On peut enfin se questionner sur l’aptitude des néo-diplômes à une mobilité pour aller chercher un premier emploi.
  • Il y a celle des enseignants. Ils sont souvent enseignants chercheurs (s’ils sont dans une antenne universitaire). Ils ont alors beaucoup de transport à faire, ce qui prend du temps, coute de l’argent. Ceux-là ont souvent plus de mal que les autres à concilier leurs activités d’enseignement et de recherche. Ils ne sont jamais là où il faut : au labo pour un séminaire ou dans leur structure d’enseignement quand les étudiants les cherchent. La majorité de ceux que je connais ont décroché de la recherche et font un double service d’enseignement (payé en heures sup) dans leur IUT. Ce ne sont pas des situations satisfaisantes.
  • Enfin il y a une dimension économique, avec bien évidemment contradiction entre intérêt local et global. La première partie du billet laisse clairement entendre que cet enseignement supérieur de proximité coûte cher. Ce n’est donc globalement pas très rentable. Il serait plus pertinent de construire davantage de résidences universitaires accolés aux grosses métropoles. Mais on montre aussi que cet enseignement supérieur de proximité permet d’entretenir une activité économique dans ces petites villes (commerce, logement, …). C’est à prendre en compte dans l’équation globale. D’ailleurs la ministre ne cache pas cette dimension. Le mois dernier, en déplacement à Albi et à Brive la Gaillarde, elle déclarait : « Par leur ancrage dans l’écosystème territorial et socio-économique, ces pôles de proximité jouent un rôle social, économique essentiel pour la démocratisation de l’enseignement supérieur, pour la lutte contre les inégalités territoriales et sociales, pour la réussite et l’insertion des étudiants » (source ici).

Pour notre ministre, les choses sont très claires : «  notre système d’enseignement supérieur et de recherche ne peut pas se résumer et ne se résumera pas à une dizaine de grandes universités, les « champions » de la compétition universitaire internationale, comme le préconisaient nos prédécesseurs. Notre système d’enseignement supérieur et de de recherche se réorganise en une trentaine de regroupements académiques ou inter-académiques, capables à la fois d’affronter la compétition internationale, de soutenir et de dynamiser le maillage de leur territoire, et de contribuer aux écosystèmes de l’innovation ». (source ici, discours à Brive-la-Gaillarde, le 16 septembre).

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