Le terrien est né dans la savane. Au début le terrien était quadrupède. Mais un jour son esprit s’est élevé, il eut envie de voir plus haut que les herbes folles et d’en finir de se piquer les joues par les orties. Alors le terrien est devenu bipède. C’est alors qu’il aperçut les collines et il eut envie d’aller voir ce qu’il y avait derrière. Le terrien est donc devenu nomade, parcourant son globe de collines en collines. Sans s’en rendre compte, il alla dans tous les sens et quand il eut fait trois fois le tour de son monde, le terrien recommença à s’ennuyer. Il eut alors une nouvelle idée géniale : il inventa la science.

Au début la science c’était facile. Comme rien n’avait été découvert avant, tout était innovation. Il commença par inventer le métal, c’était très utile et beaucoup plus amusant pour se faire la guerre. Car, comme aujourd’hui, il vous faut savoir que les terriens de l’époque aimaient s’exploiter, s’entretuer, se jalouser ou se calomnier. Pas plus qu’aujourd’hui ils n’avaient de projet de civilisation, laissant le temps et ses aléas décider pour lui. Il inventa également la roue et il recommença à voyager, mais cette fois-ci un peu plus vite. Puis il découvrit la lunette astronomique, c’est alors qu’il regarda les astres et commença à faire des calculs. Au début il se sentit tout petit, un peu perdu dans cet Univers grandiose. Il construisit des fusées. Oh pas des vaisseaux interstellaires, juste des petites fusées pour passer la tête quelques heures en dehors de son atmosphère oxydée. Il apprit à domestiquer le photon, l’électron. Puis un jour il découvre le boson … mais ça je n’ai pas le droit de raconter la suite. Faisons juste un petit retour en arrière.

Un jour le terrien décida d’inventer l’Université. Au début, à l’Université, il y avait des savants. L’Université était alors un lieu de production et de conservation des savoirs. Quand on voulait apprendre quelque chose, on allait à l’université et on interrogeait un savant ou bien on allait fouiller dans les livres. Mais cette idée d’Université (ou d’universalité), le terrien s’en méfiait un peu. C’est pourquoi il décida de fragmenter le système en multitude de petites universités disciplinaires et il privilégia les petites écoles (qu’il appela « grandes ») ou autres structures en dehors des fragments universitaires. Son univers devint alors complexe, illisible et contre-productif mais, avant tout, le terrien, même s’il s’en défend, n’aimait pas l’idée de la mixité sociale et intellectuelle.

Puis un jour le terrien inventa internet. Le savoir se retrouva vite sur la toile, accessible à tous. A partir de cette époque, plus personne ne savait à quoi servait l’université. Elle avait perdu tout son pouvoir (son savoir). Alors le savant universitaire est devenu un chercheur (et accessoirement il fait de la nurserie-cocooning pour les jeunes terriens).

Certains terriens, probablement des utopistes, tentèrent alors de secouer le cocotier. Ils inventèrent la liberté et la responsabilité (parfois aussi appelée « autonomie »). Mais en contre-réaction, d’autres terriens inventèrent le nonisme, une sorte de religion qui consiste à tourner en rond en chantant « non non non ». C’est vrai que la liberté et la responsabilité ça fait un peu peur. A la décharge du terrien, il faut comprendre que son imagination positive est assez limitée. La liberté, le terrien ne semble pas savoir quoi en faire. Quand on lui parle de liberté, le terrien prend peur. Il s’agite dans tous les sens, construit des scénarios catastrophe improbables (mais il est vrai que le pire est toujours possible). Toujours à sa décharge, la liberté impose des contraintes car il faut recomposer, assumer des choix, s’interroger également sur son individualité et sur la structure dans laquelle elle se meut, peut-être même remettre en cause des petits îlots construits patiemment années après années. Peut-être que la liberté du terrien n’est finalement acceptable que si elle est rigoureusement encadrée et que si elle ne permet pas aux autres de développer ses talents, ce qui risquerait de faire quelques ombrages et de provoquer des jalousies.

Un jour les terriens ont élus un chef. Il avait l’air tout à fait normal, en tout cas il semblait beaucoup moins agité que son prédécesseur. Comme les autres terriens, le chef n’avait pas trop d’idées sur le devenir de la civilisation. A cette époque l’obsession de tous était la croissance économique. Il fallait consommer pour croitre mais pour croitre il fallait consommer (ou l’inverse, je n’ai pas tout compris). C’était une équation assez complexe et d’ailleurs personne ne savait pourquoi il fallait la résoudre. Mais c’est celle qui était posée. Pour les universités, le chef n’avait pas trop d’idées, alors il décida de s’en remettre au peuple. Il décida d’organiser une consultation qu’il appela « assises ». Contributions, motions, prises de position, ça va encore générer des kilomètres de textes alors que tout le monde sait dans la galaxie ce qu’il faudrait faire. A l’ouverture de ces assises, peut-être déclarera-t-il « toutes vos conclusions je les ferai ! ». Mais laissons les terriens propriétaires de leur destin, pas d’ingérence extraterrestre à ce stade. Terriens, on vous souhaite bonne chance – soyez fous !

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