« Deux informations sans lien apparent viennent défrayer la chronique scientifique. La première est évidemment la découverte du boson de Higgs. Une trouvaille minuscule et gigantesque à la fois. Minuscule par la taille de cette « particule de Dieu », gigantesque par ses implications sur la science de la matière. Le boson est une pièce maîtresse de l’origine du monde. Gigantesque aussi par les efforts déployés pour débusquer dans l’infiniment petit un élément aussi volatil. Vingt ans d’effort, plus de 4 milliards d’euros d’investissement. Le boson est aussi le symbole d’une certaine science qui a épuisé de nombreux pays par l’inflation des moyens demandés. Toujours plus chère pour des résultats de plus en plus rares.
L’autre information est l’annonce par la Haute autorité de santé qui estime qu’en 2011 un seul médicament vraiment innovant a été introduit sur le marché français. En 2006, elle en avait retenu 22. La prudence n’est pas seule en cause. Cette chute importante traduit un ralentissement spectaculaire du progrès pharmaceutique. Là aussi l’inflation des coûts de la recherche se traduit par un rendement de moins en moins élevé. La recherche chimique classique s’essouffle. La physique et la chimie qui ont façonné le monde du XXe siècle sont-ils en fin de course ? Un basculement qui concerne tous les acteurs de l’économie »
Philippe Escande, dans « Le Monde Eco & entreprise » du mardi 10 juillet.
Le fantasme du déclin est décidément bien enraciné. Puisque l’on discute ici du rendement sur investissement, il est utile de préciser toutes les études ne bénéficient pas d’une forte aura médiatique. La science « au quotidien » dans les laboratoires est souvent un travail de fourmi, chacun apportant sa brique à un gigantesque édifice dont nul ne connait la forme finale, tout cela loin de l’évènementiel. Par ailleurs, tous les indicateurs liés aux publications scientifiques montrent au contraire une forte augmentation de leur nombre cette dernière décennie (y compris en physique et chimie). Si un seul médicament a été introduit en France, peut-être peut-on incriminer aussi les stratégies des grands groupes pharmaceutiques ? Quant au fameux boson, ce n’est pas la première fois que l’on met des moyens considérables, de longue haleine, dans un objectif scientifique. Il suffit au départ de mesurer l’importance de la quête et d’en dimensionner les moyens. Il y a 50 ans, on avait mis aussi des gros moyens pour aller dans l’espace (l’équivalent d’une pizza par américain ! énorme !). A cette époque nul ne savait à quoi ça pourrait servir d’envoyer des bidules dans l’espace. Peut-être qu’un jour on saura domestiquer le boson, comme on a su le faire avec le photon et l’électron. Qui peut en prédire aujourd’hui les conséquences ?
Cet article (en italique) m’a été aimablement signalé par @deuxieme_labo sur cuicui.


6 commentaires
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16 juillet 2012 à 16:37
Dan- visseur enfant
Un site qui mérite d’être connu : http://www.arvindguptatoys.com/toys.html
comment découvrir les merveilles de la science en utilisant uniquement du matériau de récupération ? ( toys from trash)
Voir sur le site l’air heureux des enfants. Voir aussi "les petits débrouillards" …le retour vers les sciences dures est un long parcours, maintenant que l’idéologie du progrès en a pris un coup et que la finance corrompt tout, mais Arvin Gupta, comme Charpak , est un semeur d’espoir et de rêve.
16 juillet 2012 à 17:55
FBLR
Oh encore un article qui va plaire à François:
http://www.slate.fr/story/58855/emploi-ingenieur-ecole
Visiblement nous manquons cruellement d’ingénieurs…
Pour mieux organiser les restructurations d’entreprises en faillite ?
16 juillet 2012 à 18:50
Rachel
@Dan, merci pour ce lien, j’adore ! en somme c’est un peu le quotidien d’un labo en expérimentation …
@FBLR, @François, deux phrases extraites de textes récents:
«Nous ne formons pas assez d’ingénieurs», déclare Christian Lerminiaux, président des directeurs d’écoles françaises d’ingénieur. La France produit bon an mal an 30.000 diplômés et les besoins seraient plutôt de 40.000.
« La France manque d’ingénieurs », disent-ils. « Faux, faux, faux ! s’étrangle Bernard Remaud de la CTI. Rapportée à sa population, la France forme beaucoup plus d’ingénieurs au niveau master que les Etats-Unis… »
Je pense que je vais en faire un billet, faut tirer cette histoire au clair !
17 juillet 2012 à 02:15
François
Dans http://www.slate.fr/story/58855/emploi-ingenieur-ecole la directrice de recherche au CNRS attaque très fort avec les équations différentielles à 2 inconnues … (???).
Suivent des affirmations assez curieuses, venant d’une sociologue :
- "corporation protégée" elle doit confondre avec les pays anglo-saxons, où existent pour les ingénieurs des ordres de style ordre des médecins. En France l’emploi du mot "ingénieur" et l’accès à la fonction ne sont absolument pas protégés (la seule protection concerne le diplôme : vous n’avez pas le droit de vous prétendre ingénieur diplômé de l’école machin si ce n’est pas vrai – règle valable pour n’importe quel diplôme),
- son tableau de l’emploi pour les différents niveaux de diplômes montre que les plus favorisés seraient les docteurs (alors que certaine filières doctorales sont sinistrées, en particulier la biologie et la chimie),
- elle dit à un endroit que la cote des ingénieurs sur le marché du travail monte en flèche, mais à un autre que le salaire du premier emploi stagne…
Sur le fond je reprend ce que j’ai déjà déposé sur ce blog :
D’après IESF (l’ex-CNISF) la formation d’environ 30 000 ingénieurs par an (et de 24 000 masters scientifiques, car la frontière entre les deux types de formations est de plus en plus floue) correspond globalement aux besoins français. Mais ceci recouvre à la fois une pénurie d’ingénieurs dans certains secteurs (par exemple l’aéronautique) et un chômage d’ingénieurs dans d’autres (par exemple la chimie). A l’intérieur du même secteur (informatique), il peut même y avoir coexistence d’une pénurie dans certaines spécialités et de chômage dans d’autres.
Ce nombre de diplômes correspond (compte tenu des étudiants étrangers et des doubles diplômes ingénieur – master scientifique) à environ 7% de la classe d’âge pour les garçons et plus de 3% pour les filles. Ces chiffres QUI CONSTITUENT VRAISEMBLABLEMENT DES RECORDS MONDIAUX AU NIVEAU MASTER SCIENTIFIQUE proviennent de plusieurs spécificités françaises :
- impérialisme de la terminale S qui attire la majorité des bons élèves (mais que cherche à contrecarrer la dernière réforme du lycée),
- coexistence de plusieurs filières scientifiques post-bac (CPGE, écoles, université),
- prestige social du terme « ingénieur » qui malgré son déclin est encore très supérieur à celui de l’ « engineer » anglo-saxon (qui peut être conducteur de machines ou agent de maintenance).
Le danger est qu’à l’avenir de plus en plus de diplômés français fuient les activités techniques en France au profit d’activités du même type à l’étranger ou d’activités non-techniques (en France ou à l’étranger). Le problème n’est donc pas de former plus d’ingénieurs et de scientifiques, mais de limiter leur fuite.
Directeur d’une école d’ingénieurs de niveau moyen, sans douté élu à la tête de la CDEFI à la faveur du discours ambiant sur l’impératif de diversité, Ch. Lerminiaux cherche visiblement à exister dans les médias, ce qui l’amène à faire les déclarations que les journalistes sont prêts à entendre et à répercuter dans leurs articles. Je n’ai jamais vu aucune justification de son chiffre de 10 000 ingénieurs supplémentaires à former tous les ans. Point remarquable : dans la récente lettre conjointe CDEFI-IESF-BNEI (élèves-ingénieurs) au nouveau Président de la République qu’il a signée ne figure aucune mention d’une nécessaire augmentation du nombre d’ingénieurs !
Ch. Lerminiaux trouve des alliés dans les médias chez les sociétés de “conseil technologique” (= vendeurs d’un nombre maximum d’ingénieurs-mois fournissant parfois d’utiles prestations très spécialisées de durée limitée, mais vivant surtout de vente de prestations de longue durée dont l’intérêt essentiel est d’éviter à leurs clients de prendre le risque d’embauches directes).
Je présume qu’à l’époque de la traite, leurs ancêtres négriers trouvaient que les femmes africaines ne fournissaient pas assez d’enfants …
17 juillet 2012 à 14:53
Kyrilluk (@kyrilluk)
En Angleterre, il y a la meme rangaine. Excepte que de plus en plus de voix s’insurge contre le senpiternelle "il n’y a pas suffisament de scientifiques, ingenieurs, etc.." En realite, en Angleterre, les grandes entreprises, etc.. recrutent uniquement parmi les 6 Universitees les plus cotes (Oxford, Cambridge, UCL, Imperial, etc..). D’ou le manque. Aux USA une recente etude faisait etat d’une stagnation des salaires des Phds – et ce meme dans les sciences dures. En faite, certains domaines sont sinistres: les phds dans les domaines de la bio ou de la chimie par exemple ont du mal a trouver du travail.
Pour revenir a l’Angleterre, le souci c’est que une fois que l’on a une licence ou une maitrise ne math/physique c’est que 1)trouver un travail dans ce domaine n’est pas facile 2) ce genre de post n’est pas tres valorisant ni financierement ni dans les responsabilitees . Faut-il alors s’etonner que le secteur banquaire, avec ses salaires a 70-100K pour un quant debutant "aspire" les elites qui sortent des 6 Universitees les mieux cotes?
Concernant le sujet principal: le Higgs de boson est la plus importante decouverte de ces 30 dernieres annees. Il ne s’agit pas necessairement de declin mais d’une realite: les revolutions en physiques deviennent de plus en plus cher et prennent plus de temps.
Le volume de publications ne veut rien dire. La France dans les premiere en terme de volume de publication dans le domaine des sciences sociales et dans les derniers en terme de qualite de la recherche.
18 juillet 2012 à 23:28
Krokodilo
@Dan-Visseur, merci pour l’info sur ce site incroyablement riche. On vient déjà de faire une des expériences en famille. Ca nous oblige à faire de l’anglais… mais qui a jamais vu une médaille sans revers ?!