En cette période post-élection présidentielle, chacun y va de son communiqué ou lettre ouverte pour rappeler qu’il existe et tenter d’influer sur le nouveau pouvoir en place. La sphère des ingénieurs a publié sa lettre ouverte au président (lire ici ), lettre conjointe CDEFI, IESF et BNEI (CDEFI = Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs ; IESF = Ingénieurs et scientifiques de France ; BNEI = Bureau national des élèves ingénieurs). Chacune de ces organisations avaient d’ailleurs publié ses propositions lors de la campagne présidentielle (25 propositions pour l’enseignement supérieur et la Recherche en France à l’horizon 2020, par la CDEFI, complétées ici par le BNEI  ; 40 propositions concrètes pour réindustrialiser la France par les IESF).

Cette lettre ouverte conjointe est bien entendu une autopromotion de l’ingénierie à la française et une opération de lobbying auprès du nouveau gouvernement. Des thèmes très majeurs y sont abordés, comme ceux de la réindustrialisation, des clés de la compétitivité, de la croissance économique, de l’égalité des chances ou du dialogue entre science et société. Certainement que les « grandes écoles » ont beaucoup d’atouts, mais je voudrais là souligner qu’on ne peut échapper aussi un bilan. Quand la nation confie ses meilleurs élèves à ces grandes écoles, on est en droit de demander beaucoup en termes de retour sur investissements. Voici quelques éléments à prendre en considération, probablement discutables mais volontairement présentés ici de façon un peu provocatrice.

Réindustrialisation, clés de la compétitivité, innovation : Dans la lettre, on peut lire : « l’ingénieur joue un rôle déterminant dans la dynamique de l’industrie et plus généralement dans la croissance économique française ». A ma connaissance, la dynamique de l’industrie française et plus généralement sa croissance économique ne sont pas glorieuses. Si l’ingénieur y joue effectivement un rôle déterminant, alors il y a de quoi se poser des questions sur ses compétences en la matière. Pourtant la France a beaucoup investie dans les écoles d’ingénieurs (et en conséquence a fait plonger les cycles universitaires scientifiques vers le néant). En 20 ans, les effectifs ont été doublés. Les résultats, on peut les mesurer aujourd’hui, et ce n’est pas glorieux (désindustrialisation, R&D déclinante, croissance en berne, …). Si on croit la phrase citée en italique, on devrait avoir une corrélation évidente entre l’augmentation des effectifs dans les écoles d’ingénieurs et la dynamique de l’industrie et la croissance économique. Or, il semble que c’est tout le contraire …

Pivot entre recherche et industrie. On peut lire aussi que l’ingénieur « est le pivot entre recherche et industrie, et contribue ainsi à rendre la France plus compétitive en développant de nouvelles technologie et l’entrepreneuriat » […] « Ils sont moteurs de la recherche, de l’industrie, de l’innovation et forment les piliers de l’avenir de notre société l’on veut bien leur en donner l’opportunité ». La encore, cette autopromotion contraste singulièrement avec la réalité. L’ingénieur n’est en rien le pivot entre recherche et industrie. La majorité des ingénieurs ne savent pas ce qu’est la recherche et n’ont aucune expérience dans ce domaine (peut-être mise à part quelques enseignements de « découverte de la recherche ? »). En France, la recherche est faite dans les organismes nationaux et dans les universités. Les grandes écoles y jouent un rôle très mineur, même si elles sont (souvent de façade) tutelles de nombre de laboratoire de recherche. Il n’est de secret pour personne que la recherche est le point faible des « grandes écoles ». Celles qui pourraient jouer ce rôle de point pivot sont les écoles du réseau Polytech, qui ont un réel potentiel de développer cette articulation entre la recherche et l’industrie. L’autre atout intéressant sont les ingénieurs-docteurs, c’est-à-dire des ingénieurs qui ont complété leur formation d’ingénierie par un doctorat. Lire également notre billet « Les ingénieurs en mal d’innovation : vont-ils oser le doctorat ?

Stratégie industrielle. « Par delà l’impératif de favoriser l’investissement dans les PME, la définition d’une stratégie industrielle à long terme implique l’identification des champs technologiques critiques. Face à cet enjeu, les écoles d’ingénieurs tiendront toute leur place dans la réindustrialisation puisqu’elles ont été créées pour soutenir l’industrie et ont permis à la France de tirer partie de ses différentes révolutions industrielles ». Faut-il rappeler que notre R&D privée qui est loin d’être à un bon niveau. Notre industrie française (donc nos ingénieurs) a raté son entrée dans nombre de secteurs de haute technologie, ce qui n’est guère étonnant quand on est trop éloigné de la recherche. Nos ingénieurs se sont contentés d’essayer de maintenir des secteurs industriels plus traditionnels, avec un piètre succès. Lire aussi notre billet : « Pourquoi la R&D française est-elle si mauvaise ? ». Je veux bien croire à la promesse que les ingénieurs tiendront toute leur place à l’avenir, mais pourquoi alors ont-ils été aussi déficients jusqu’alors ?

Ingénierie ou finance ? Il fut un temps où l’ingénierie c’était la science. Ces derniers temps, on a l’impression que la science a été mise au rebut, battue à plate couture par la finance. Nombre d’ingénieurs ont été détournés pour intégrer le monde de la finance. Ils y trouvent un bien meilleur salaire, je peux comprendre la désaffection, mais cela met aussi en évidence un échec certain des écoles d’ingénieurs. Il est loin le temps où les familles rêvaient « mon fils fera ingénieur ». Être ingénieur c’était une sorte de summum de la réussite sociale mais je crains un peu que l’ingénieur se retrouve aujourd’hui un peu déclassé.

Égalité des chances et démocratisation. Les écoles ont un taux d’élèves boursiers assez faible (en moyenne). Je ne leur jette pas la pierre ici, car je crois qu’elles sont conscientes du problème et certaines travaillent pour l’amoindrir. C’est aussi la conséquence de notre système global qui est fait comme un gigantesque filtre social, à l’avantage très évident aux catégories sociale élevées. Mais les écoles se retrouvent bien dans ce système (fait pour eux), et voient d’un mauvais œil toute évolution à ce sujet. On se souvient des réactions de panique du début de l’année 2010 où V. Pécresse avait sommé les écoles d’arriver rapidement à un taux de boursiers de 30 % ! que c’était amusant !

Inadaptées à la mondialisation : On le sait, nos grandes écoles sont trop petites. Elles sont morcelées en une multitude de petites structures, ce qui les rend invisibles dans les divers classements internationaux. Leur attractivité reste donc confinée au territoire national, ce qui est fortement handicapant dans la course à “l’excellence” internationale. Ce n’était certainement pas un problème il y a 40 ans, dans un contexte franco-français. Mais aujourd’hui, la « compétition » devient très internationalisée et il serait plus logique que ces écoles se regroupent et s’insèrent dans des grands pôles scientifiques et technologiques (dont des universités). Mais les mentalités peinent à évoluer et ça provoque des crispations parfois à la limite du corporatisme ou de la pure idéologie.

La vieille Dame. La vieille Dame, c’est la CTI (commission du titre d’ingénieur). La CTI a certainement joué un grand rôle dans l’évolution des écoles d’ingénieurs, avec beaucoup d’aspects positifs. Mais à mon sens la vieille Dame a commis plusieurs graves erreurs de jugement. (1) elle a maintenu les écoles dans le moule trop rigide de « l’ingénierie à la française ». Ce moule correspond à une formation relativement généraliste. C’était certainement pertinent il y a 40 ans, mais très discutable aujourd’hui car dans certains secteurs clés, il faut nécessairement être très pointus comme par exemple dans les secteurs de hautes technologies. On peut comprendre ainsi pourquoi certains virages n’ont pas été faits par nos ingénieurs (2) elle n’a pas encouragé la collaboration avec les universités, donc du monde de la recherche. Il fut un temps pas si éloigné où certaines écoles ou département d’écoles se faisaient taper sur les doigts si elles envoyaient trop de diplômés en thèse. Elle a tué également beaucoup de doubles cursus en parallèle avec les masters (3) elle succombé à la fièvre de l’ingénieur-manager et de la finance, mettant parfois la science au second plan. Heureusement cette période semble maintenant révolue.

Conclusion : la sphère des ingénieurs n’a pas été à la hauteur des enjeux et nos politiques seraient bien inspirés de faire une analyse critique de la situation (comme on pourrait le faire également sur les manquements de l’université en ce qui concerne les premiers cycles). La solution est pourtant toute simple : il faut rapprocher ces deux mondes dans de grands pôles scientifiques et technologiques.

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