Comme vous le savez, je suis une extraterrestre. Je viens de la planète Gliese 581e, située dans la constellation de la Lyre. Je suis missionnée par l’Observatoire Galactique des Universités (OGU) pour étudier l’étrange comportement des universitaires terriens en cette période tourmentée. Comme vous le savez également j’ai quelques peines à réaliser ma mission. J’avoue que, malgré mon intelligence bien supérieure à celle de n’importe quel Terrien, je ne comprends pas grand-chose à ce qui se passe dans vos Universités. Cela est bien embarrassant pour une extraterrestre qui a une mission d’observation et qui doit rendre compte de ses observations. Mais je ne perds pas espoir car en cette période je suis particulièrement gâtée du fait des prochaines élections. Tout le monde s’active à donner son avis, à imaginer un futur enchanteur, certainement aussi pour aider les candidats à peaufiner leur programmes. Les idées foisonnent, toutes plus novatrices ou osées les unes que les autres. Aujourd’hui, on va examiner quelques propositions qui émanent d’un séminaire ou discussion à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), et titré “Comment refonder une démocratie dans l’enseignement supérieur et la recherche ?”. Je pense que les textes publiés sont des retranscriptions de contributions orales. Attention, âmes sensibles s’abstenir, car ça déménage très fort !

LRU : « Maintenant pour répondre à la question : qu’est-ce qu’on fait tout de suite ? Je réponds : tout d’abord on abroge la loi LRU. Cela veut dire que l’on fait tout de suite de nouvelles élections. Ce n’est pas très compliqué à faire : un président élu par les trois conseils, c’est-à-dire en gros que l’on revient au système précédent ». Source

LRU (de toute façon …) : « Puisque, que les collègues soient favorables ou non à la LRU, en vérité le problème est mal posé : ils sont tous défavorables à la LRU hormis les nomenklaturas présidentielles ».  Source

LRU (grandeur d’âme) : « Concrètement en dépit de l’abrogation de la loi LRU, nous continuerons de faire cours ». Source 

RCE : « On supprime tout de suite les RCE, c’est-à-dire que sur la question de la masse salariale concernant les fonctionnaires, on réaffirme que les enseignants chercheurs sont des fonctionnaires d’État et que par conséquent c’est l’État qui s’occupe de leur traitement et pas les universités, et on lance des réflexions avec un horizon sur les conditions de travail des enseignants-chercheurs ». Source

Les moyens pour l’université: « On doit d’abord aller vers l’arrêt de la LRU, ensuite on verra les postes qui manquent et on réfléchira au recrutement. Voilà quelques pistes pour montrer que ce n’est pas très compliqué de tout de suite dire que nous avons quelques idées et on pose tout de suite la question des moyens. Je pourrais rajouter l’examen des maquettes et de se demander comment l’État peut accepter d’habiliter des maquettes alors qu’il affirme lui-même puisqu’il le reconnaît, que le potentiel d’enseignement n’est pas à la hauteur. À Bordeaux-III, nous ne sommes pas humainement capables, en l’absence des heures complémentaires, d’assumer 50 % de notre offre de formation. Voilà donc 50 % qui sont en heures complémentaires ou en contractuel. Eh bien voilà une piste pour embaucher des fonctionnaires ! Ce n’est pas très compliqué. Les chiffres, on les connaît. On peut prendre université par université, etc. Donc en termes de mesures d’urgence à prendre la première année, voyez, je peux la remplir, ce n’est pas très compliqué ». Source

AERES : « Il faut qu’on trouve des mesures à imposer à un pouvoir politique qui fassent changer la peur de camp. Que ces gens qui sont là avec une certitude absolue de nous diriger pour l’éternité se rendent compte que ce n’est pas comme ça que cela va se passer. C’est en ce sens que je  justifierai le mot d’ordre : fermeture de l’AERES ou tout simplement moratoire, c’est que les gens qui arrivent à l’AERES le matin au bureau se disent : C’est drôle on n’a plus rien à faire pendant six mois parce qu’il va avoir les assises de l’enseignement supérieur et de la recherche. L’AERES c’est un cas et il y en a quelques autres : les fondations de coopération scientifique, p.e. Je pense qu’il faut immédiatement les fermer afin que nos collègues qui actuellement dirigent ces structures se disent : on n’a plus rien à faire. Je crois qu’il faut changer les rapports de force à des niveaux micro. Je ne dis pas qu’il faut immédiatement virer Bourdelais, le directeur de l’INSHS (Institut des Sciences Humaines et Sociales du CNRS) et toute la clique, mais si on peut ça serait très bien, il faut aussi qu’ils aient peur, les exécuteurs actuels du CNRS qui ont été nommés pour ça. Je ne sais pas, c’est peut-être un petit peu excessif, mais l’idée est qu’il faut que nos adversaires se rendent compte que quelque chose a changé dans le rapport de force. Parce que cela veut dire que nos amis, c’est-à-dire les milliers de collègues, se rendront compte que quelque chose a changé dans le rapport de force. S’ils continuent à voir Fuchs, le président du Cnrs, qui fait son bla-bla, ils continueront de penser que rien n’a changé. Donc il faut aussi porter le fer dans la plaie au niveau individuel ». Source

CPGE : « Suppression des classes préparatoires aux grandes écoles. Car aujourd’hui nous sommes en train d’intégrer les CPGE en considérant que ces classes sont une sorte de modèle, alors que la pédagogie qui y est pratiquée le plus souvent va exactement à l’encontre de ce qu’on peut souhaiter pour une transmission démocratique du savoir et une compréhension fine de ce que c’est que la production du savoir. Voilà, comme ça les questions sont posées directement et si l’on a un certain nombre de principes, il me semble qu’il y a un certain nombre de choses qui en découlent assez rapidement. De la sorte nous avons aussi les moyens de faire le tour de nos propres conservatismes, de ce qui nous embête, de ce qui n’est peut-être pas possible, de ce qui n’est peut-être pas aussi bon, etc., mais au moins on peut discuter. Mais on ne discutera pas avec des petites mesurettes molles. Donc voilà quelques propositions qui peuvent être faites rapidement car nos universités sont largement capables d’accueillir de nouveaux étudiants, qui en plus, paraît-il, sont plus brillants que les autres. Eh bien dans ce cas cela fera monter le niveau ». Source

La professionnalisation : « le vrai problème qui est posé est celui du contenu même de l’enseignement universitaire. C’est-à-dire que nous devons affronter idéologiquement à l’université la question de la professionnalisation, par exemple. Cela veut dire qu’il convient de reposer la question des missions de l’université. Car on voit très bien comment ce que nous avions dit par ailleurs, au moment de la loi LRU, que faire intervenir en numéro trois des missions des universités l’insertion professionnelle était une fausse bonne idée, parce que si on ne peut quand même pas passer par-dessus l’enseignement et la recherche, de fait donner ce niveau de priorité à l’insertion professionnelle revenait très vite à grignoter enseignement et recherche ». Source

De la professionnalisation à la mission politique : « Souvent, c’était plus vrai quand j’étais prof en lycée qu’à l’université, au lycée on disait : mais à quoi ça sert, à quoi ça sert l’histoire et la géographie ? Dans le monde actuel, il faut trouver un emploi, etc. À cette question j’ai toujours répondu la même chose, quand on se demandait à quoi servait l’enseignement, on répondait que les filles faisaient couture et les garçons apprenaient la mécanique. Eh bien tout le monde comprend du coup le sens de l’utilité qui est antérieure. L’enjeu de l’émancipation c’est de dire : « C’est à vous d’inventer l’utilité de l’enseignement de ce que je vous transmets, ce n’est pas à moi ou à qui que ce soit d’autre ». Et on revient à la question de l’émancipation individuelle. C’est pour ça que ce n’est pas un slogan, il n’y a pas de république ni de démocratie sans cela. Et quand on pose les problèmes à cette échelle souvent on est surpris de voir que les étudiants sont capables bien sûr très vite et leurs parents aussi d’abandonner la question : « Et mon CDI au sortir de mes études ? », parce que les enjeux sont perçus ainsi par tout le monde. Mais c’est à nous de les éclairer, c’est à nous de mettre la lumière sur ces enjeux et de ne pas rentrer dans cette logique de professionnalisation ou pire, qui est la collaboration la plus active, qui est de dire : « mais regardez, les enquêtes montrent bien que nos licences débouchent sur l’emploi », etc. C’est-à-dire qu’en répondant de la sorte, on croit que l’on résiste mais en fait on collabore, voilà. Donc il faut dire que ce n’est pas le problème, que nous ne sommes pas coupables non plus du marché de l’emploi, du bassin de l’emploi local, du rôle des réseaux parentaux dans l’obtention d’un emploi, etc. Nous ne sommes pas comptables de ça. En revanche nous sommes comptables, nous devons l’être, de l’émancipation des individus, en particulier de ceux qui nous sont confiés. Il faut prendre cette mission au sérieux et dire quelle est notre mission. Et moi je considère en étant peut-être un peu optimiste, que l’on est toujours entendu quand on pose les questions politiques. Mais évidemment si l’on ne pose pas les questions politiques : abrogation de la loi LRU par exemple, nous ne serons pas entendus parce qu’on trouvera les petites réponses techniques qui sont censées nous faire plaisir. Il nous appartient donc d’accepter le débat politique et de forcer nos futurs aides ou nos adversaires à rentrer dans le débat politique. C’est cela notre mission, je crois ». Source

IDEX : « La seule solution envisageable c’est de dire que ce processus doit être annulé. Seulement j’aimerais que l’on m’explique comment on s’y prend pour le faire ? Parce que même si le processus Idex est annulé, il reste les votes des CA, il reste les fusions, l’introduction par la bande des licences, des diplômes d’établissement, des bi-licences, etc., des formations avec sélection sur dossier, tout ce qui est censé incarner la politique d’excellence de la formation à l’université ». Source

ANR : « Mon point de vue sur l’ANR est très simple : c’est une catastrophe et elle produit de la mauvaise science, elle produit des précaires et elle doit être réduite à sa plus simple expression ou transformée ». Source

Statuts et standards nationaux : « Ce qui sans doute empêche cette mécanique concurrentielle d’aller jusqu’au bout, ce sont les diplômes nationaux, c’est quand même le fait que la licence de Bordeaux ou la licence de Besançon est une licence universitaire qui est une licence reconnue. Nous voyons que le pouvoir attaque le caractère national des diplômes de tous les bords, en particulier par l’annexe descriptive au diplôme, qui concerne particulièrement les Masters […] Donc on voit qu’ils ont compris qu’il y a deux verrous : le premier, c’est le verrou statutaire, le fait que nous soyons des fonctionnaires d’État et pas des fonctionnaires d’établissement, mais ça c’est déjà mal en point en raison des RCE, etc., qui nous adossent beaucoup plus aux établissements. Évidemment les conseils régionaux commencent à regarder ça en se disant que cela va faire de nouveaux fonctionnaires territoriaux pour eux. Et puis le deuxième verrou, c’est le caractère national des diplômes. Je crois que du coup la question de l’arrêté licence, et de l’arrêté Master qui s’annonce, et qui sont donc ce que l’État, le pouvoir, nous dit d’un diplôme, sont des questions politiques déterminantes qui ne doivent jamais être posées de façon technique. La bonne question est de savoir quel type de cadrage nous voulons et on en revient à la question autonomie-hétéronomie : jusqu’où nous voulons nous-mêmes choisir tous les contenus d’enseignement ? Je n’ai pas la réponse, je pose la question, mais c’est une bonne porte d’entrée. Quel type d’enseignement, les pondérations de discipline, de sous disciplines, etc., jusqu’où on va dans un cadrage pour garantir le caractère national de nos diplômes ? C’est une question politique à mon sens véritablement majeure. Je crois que c’est une vraie question dont nous devons tous nous emparer et pas simplement les préparateurs de maquettes ou bien ceux qui veulent sauver leur séminaire, etc. Je crois que c’est une vraie question collective ». Source

Décentralisation et les baronnies régionales: « La question des interlocuteurs est centrale. Je vais le dire de façon un peu brutale : tel que le parti socialiste est constitué aujourd’hui, ce dialogue est impossible. Parce qu’on ne va pas discuter avec Alain Rousset, président de l’Association des régions de France et président du conseil régional d’Aquitaine, que je connais personnellement, qui considère que parce qu’il est président du conseil régional il a la bonne vision, il a la bonne échelle en termes de bassin d’emploi, donc il doit avoir la main sur toute la formation. C’est sa conception. Donc, évidemment, à partir de là, on peut toujours aller discuter avec ce genre de personnage, il est bien placé dans l’organigramme de François Hollande dans l’industrie et l’agriculture, c’est lui qui s’occupe du programme du PS sur ces questions, mais comment peut-on trouver un langage commun avec ces individus ? J’ai pris celui-ci parce que je le connais, mais la liste serait longue de tous ces élus locaux qui réfléchissent en termes de pouvoir à accroître sur le territoire. Donc si le parti socialiste tel qu’il est aujourd’hui gagne, la vraie question qui va nous être posée est celle de savoir que devient la décentralisation ? C’est-à-dire comment nous échappons à la tutelle des baronnies régionales. Ça c’est la question d’avenir si le parti socialiste tel qu’il est aujourd’hui remporte les élections. C’est notre combat. C’est bien pour ça que j’ai dit tout à l’heure qu’il fallait poser la question à l’échelle de la république. C’est pour éviter d’entrer dans ce débat perdu d’avance parce qu’ils arriveront avec l’argent, etc., et que nous devrons encore répondre à des appels d’offre parce qu’il faut bien avoir un peu d’argent pour faire de la recherche. De ce fait, nous connaissons parfaitement quelles sont les questions politiques majeures d’affrontement avec le parti socialiste ». Source

C’est tellement simple : « la suspension de l’activité de l’AERES, la disparition des fondations de coopération scientifique, la remise à plat immédiate ou la destruction totale du principe de la mastérisation, la remise à plat de l’arrêté licence ; tout cela n’empêche pas de travailler, tout ça n’empêche pas de faire des cours, tout ça n’empêche pas de délivrer des diplômes, tout ça n’empêche pas de faire ses recherches, de publier ; rien n’est empêché par la remise en cause de ces textes. Il n’y a aucune différence dans le travail quotidien avec ou sans ces textes, donc c’est très simple ». Source

L’université c’est génial : « Il y a toujours le problème de l’allongement des études pour les étudiants, mais c’est un autre problème, qui peut se régler d’une autre façon et qui n’a pas forcément à être réglé en plus par les universitaires, comme si nous devions de surcroît porter sur nos épaules la misère sociale, la misère estudiantine, etc., dont nous ne sommes pas responsables. Bien sûr que nous en subissons les effets ! Mais là, on veut tout porter : les malheurs de l’institution, les malheurs des étudiants, etc. Je crois que nous devons prendre l’institution universitaire au sérieux et prendre également nos enseignements au sérieux. La meilleure arme pour moi de notre résistance et de notre volonté de refondation de l’université, paradoxalement, c’est la pédagogie. Car nous devons faire cours différemment. Si nous croyons à la démocratie nous ne pouvons plus faire cours avec nos petits micros, nos petites feuilles, en lire le contenu comme si le savoir était vertical. Tout ce que nous faisons en réalité dément la dimension émancipatrice de l’université. Je crois que c’est là-dessus qu’il faut travailler, c’est-à-dire que nous devons nous-mêmes être les moteurs de cette transformation tout de suite, sans attendre une hypothétique majorité politique qui tout à coup se dirait : « C’est génial l’université ! Libérons-la de la tutelle néolibérale !». » Source

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