On l’a appris la semaine dernière, l’entreprise Peugeot va réduire sa recherche et développement en France, dans le cadre d’un plan d’économies. C’est environ 2000 emplois qui sont touchés, directement chez PSA ou chez les prestataires. La direction de PSA, aidée par E. Besson, a bien martelé dans les médias qu’il ne s’agissait pas d’un plan social. Il n’y aura pas de licenciements, mais personne n’est dupe, à terme cela correspond bien à des emplois qui existent aujourd’hui et qui ne seront pas reconduits demain. Encore des portes qui se ferment pour les jeunes que nous formons.
La direction de Peugeot a également fait beaucoup d’effort dans les médias pour expliquer que ce plan d’économies n’était pas un abandon de la R&D par le groupe, mais d’ajustements pour un changement de stratégie. Il s’agit en fait d’un transfert de la R&D de la France vers la Chine et le Brésil pour « à court terme, ajuster la production aux conditions du marché européen; à moyen terme, accentuer la mondialisation de l’entreprise en portant de 40 à 50% d’ici à 2015 la part de sa production réalisée hors d’Europe » […] « L’austérité qui se répand partout donne à penser que le marché européen va encore se détériorer pendant plusieurs années. N’espérant pas de reprise rapide, la direction accélère la mondialisation. Comme l’offre de PSA a des lacunes dans le haut de gamme et comme les nouveaux riches, friands de haut de gamme, sont en Chine, au Brésil et en Russie, une partie du potentiel d’innovation est transférée sur ces marchés porteurs ». (source ici). Je me dis que si ce changement s’opère, c’est que le groupe n’est plus guère confiant dans le potentiel d’innovation français. Mais peut-être ne sait-il pas que nous avons en France les meilleures formations dans nos grandes écoles, celles-que-le-monde-entier-nous envie? Certes certaines mauvaises langues se questionnent sur l’aptitude à l’innovation de nos ingénieurs … (lire ici).
Le groupe PSA ne s’est pourtant pas privé d’aides de l’Etat pour leur R&D. En février 2009, ainsi que Renault, il obtient l’octroi un prêt d’un prêt de 3 milliards d’euros pour financer des projets stratégiques. « Renault et PSA ont pris un engagement, je le dis aux Français, très important de ne fermer aucun de leurs sites pendant la durée de ces prêts et de tout faire pour éviter les licenciements. C’est un engagement que je salue car il nous assure qu’une crise aiguë mais temporaire ne détruira pas une part de notre base industrielle et des savoir-faire de l’automobile » (N. Sarkozy, en février 2009, source ici). Le président Sarkosy est obligé d’intervenir lui aussi, jeudi dernier : « hors de question que PSA réduise ses dépenses de recherche en France » où les industriels bénéficient du système fiscal « le plus favorable au monde » pour cette activité avec le crédit impôt recherche (CIR) » (source ici). Avec le CIR, le gouvernement a injecté un gros parquet d’argent dans les entreprises, directement prélevé sur les crédits du budget de la recherche. On peut se demander si cette opération est vraiment efficace, un certain nombre de services de R&D se sont en partie spécialisés dans les stratégies de captation de subventions publiques. Sans compter la suppression de la taxe professionnelle et pour l’automobile, la prime à la casse qui a permis de relancer un peu les ventes, tout cela sur le dos des contribuables.
Très curieusement, à l’annonce de la décision de ces restrictions d’emploi en France, le cours de l’action Peugeot n’a pas augmenté. Au contraire, il a baissé encore plus que l’indice de référence. Cela montre que même les actionnaires ne sont pas convaincus par le plan de délocalisation de cette R&D dans les pays émergents. Les sites spécialisés notent que « plus encore que la production (1.000 postes éliminés), les activités de recherche et développement seront les plus touchées, de façon inattendue étant donné la marge de progression nécessaire en matière technologique pour atteindre les exigences futures de réduction de la consommation des véhicules » […] « Le 27 octobre dernier, alors que le titre évoluait encore à proximité de 17 euros, nous avons conseillé d’éviter Peugeot en Bourse. Les réductions d’effectifs n’augurant que des difficultés à venir, nous nous en tenons à ce conseil » (source ici). « le groupe prend des risques en sabrant dans les prestataires externes de Recherche & Développement. Ces ingénieurs ne sont-ils pas sensés imaginer les modèles de demain ? » (source ici). D’un autre coté, il est mentionné aussi les investisseurs sont déçus de voir un projet trop timide et pas assez tourné vers les pays émergents, certainement qu’il n’y a plus aucune confiance de garder de l’activité en France ou en Europe. « Ce qui fait rêver la Bourse, ce n’est pas une politique de réduction des coûts, mais la capacité d’un constructeur à vendre de nombreux véhicules en Chine. Peugeot en a pris conscience et investit sensiblement dans les pays émergents. Mais le développement est risqué face à des concurrents bien en place » (source ici).
Moi j’ai comme une envie d’aller griller quelques merguez avec les camarades de la CGT (sur un brasier de vieux pneus, comme il se doit …).


7 commentaires
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21 novembre 2011 à 09:09
Maximilien
Merci Rachel pour cet article de qualité.
21 novembre 2011 à 09:48
François
" Mais peut-être ne sait-il pas que nous avons en France les meilleures formations dans nos grandes écoles, celles-que-le-monde-entier-nous envie? Certes certaines mauvaises langues se questionnent sur l’aptitude à l’innovation de nos ingénieurs ".
Un des problèmes de cette industrie est qu’elle a rarement attiré une partie importante des meilleurs ingénieurs français, car du fait de leur formation ceux-ci ont donné la préférence aux secteurs considérés comme les plus novateurs à l’époque où ils choisissaient une orientation (aéronautique, nucléaire, télécoms, logiciel, finance …). La situation en Allemagne est très différente où un ingénieur est très fier de dire qu’il travaille chez Audi, BMW ou Mercedes (un peu moins chez Vokswagen me semble-t-il).
Quand de très bons ingénieurs français se sont intéressés à l’automobile chez Matra, ça a donné au-delà d’excellents résultats en compétition l’incroyable succès de l’Espace qui, basée sur un concept innovant, a été pendant des années une fantastique vache à lait financière pour Matra et Renault.
Le succès en automobile me semble essentiellement basé sur une qualité de production sans faille. Comme je le disais plus haut, compte tenu de la formation des ingénieurs français, ce n’est pas pour eux une perspective très excitante. Les seuls qui étaient vraiment bien adaptés à de tels objectifs étaient ceux qui venaient des Arts et Métiers; malheureusement cette école a voulu imiter ses consœurs plus prestigieuses et actuellement ses jeunes anciens ne se distinguent plus beaucoup de ceux qui sont sortis des autres écoles d’ingénieurs "à la française".
22 novembre 2011 à 15:10
François
Peut contribuer au débat (Livre blanc d’Ingénieurs et Scientifiques de France venant de sortir)
http://www.cnisf.org/upload/pdf/livre_blanc_a4_2011__securise.pdf
22 novembre 2011 à 17:33
Rachel
Merci François, je vais le lire, j’y trouverai peut-être des idées de billets.
22 novembre 2011 à 18:14
amigues
Rachel, le cas de Peugeot est un peu "particulier". Vous allez me dire que c’est le cas de tous les cas mais bon… La stratégie de Peugeot répond à deux objectifs : réduire les coûts de R&D en embauchant des ingénieurs chinois ou brésiliens moins chers que leurs homologues français (un sou est un sou) et faire du "back to market" c’est-à-dire se rapprocher de la demande pour mieux répondre aux attentes des clients locaux en adaptant les modèles proposés à leurs goûts.
Que cette stratégie ne convainque pas beaucoup les analystes vient du fait que le positionnement à terme de Peugeot est peu clair : ce n’est pas un groupe centré sur une niche haut de gamme, genre BMW ou Mercedès, il ne dispose pas de la "profondeur" industrielle de Toyota ou de Renault-Nissan. En quoi délocaliser la R&D au Brésil ou en Chine peut aider à sortir de ce problème n’est pas lumineux, c’est le moins qu’on puisse dire, à défaut d’une stratégie d’alliance affichée avec des constructeurs locaux dans ces pays.
Laissons là les affres de l’automobile frenchy et revenons à ce qui nous intéresse, l’ESR et ici en lien avec la grande industrie.
Le cas Peugeot nous rappelle un truisme : une multinationale est mariée à ses marchés, pas à son pays d’origine historique (le passé c’est le passé). D’où l’affolement de nos dirigeants : à quoi bon investir pour batir un système de recherche capable de répondre aux besoins de la grande industrie si elle préfère aller voir ailleurs ? Bref pourquoi mettre en place une infrastructure coûteuse en hommes et en équipements, immobile géographiquement (les fameux "pôles" de recherches) par construction et de surcroît coincée dans l’hexagone si il n’y a plus personne en face ?
On est au coeur du "pourquoi des IDEX ?" Les anglo-saxons ont depuis longtemps pensé que la grande industrie c’était fini (moins cher et aussi bien en Chine) et qu’il fallait se concentrer sur les services. On a entendu le même genre d’histoires chez nous, mais aujourd’hui les gens commencent à déchanter. Passons.
Pour eux l’enseignement supérieur est un "service" à vocation culturelle, éducative et économique. De plus ce service ne doit pas être conçu de manière étroitement nationaliste mais au contraire de manière explicitement internationale, c’est un service mondialisé par construction parce que le savoir (et le besoin de savoir) n’a pas de frontières. D’où beaucoup d’efforts de leur part pour "placer" leurs meilleures universités dans le Top 10.
Leur système initial était plutôt bon, même très bon, mais il ne faut pas sous-estimer les efforts engagés par eux depuis trente ans pour l’améliorer encore. Même si la crise actuelle montre les limites de ce raisonnement axant tous sur les "services", il faut reconnaître que les anglo-saxons ont été cohérents dans leur démarche. Ils voulaient être les meilleurs dans les services (finance, éducation supérieure, …) , ils se sont battus pour et ont plutôt réussi sur ce plan là du moins. Du coup, cela a suscité de nombreux débats aux USA ou en GB sur le sort des étudiants nationaux et le poids jugé excessif des étudiants étrangers dans les programmes doctoraux. C’est le revers de la médaille : que faire des indigènes dans un système mondialisé ? Repassons et rentrons chez nous.
Nous avions un système universitaire à la ramasse (il l’est toujours). On veut faire comme les grands (mais 30 ans trop tard) et se hisser au sommet à coup de milliards de Grand Emprunt et d’IDEX et autres EX. Très intéressant.
Mais comme d’habitude en France, on court trop de lièvres à la fois. D’un côté on veut faire de l’ESR un "service" sur le mode anglo-saxon et de l’autre doper la croissance économique française par un transfert de R&D des labos vers les firmes. Ce sont deux problèmes différents, n’impliquant pas les mêmes acteurs, les mêmes stratégies d’alliance et de construction de pôles ainsi que de timing. Le mélange des genres actuel me fait douter je dois dire que l’on aboutisse quelque part, autant d’un côté que de l’autre.
22 novembre 2011 à 22:18
Rachel
Amigues, quand on parle de grande industrie, je pense qu’on peut encore faire une différence entre les sites de production et les services R&D (mais l’exemple de Peugeot montre que cette différence, si vraiment elle existe, s’amenuise …) – je parle ici de délocalisations. Si on ne sait pas retenir la R&D, alors je pense qu’on est très mal barré.
Mais parlons plutôt de votre dernier paragraphe, avec ces deux lièvres après qui nous courrons. En fait je ne suis pas sûre bien comprendre votre « mélange des genres » ? Il y a injection d’argent sur deux volets assez différents, l’un visant à doper (ou maintenir) l’économie donc un transfert directement dans les entreprises, l’autre visant à destination du monde académique. J’ai l’impression que le premier est un peu illusoire (du moins cela permet de faire perdurer quelque temps une activité ou un espoir de potentiel d’activité), et donc je me pose un peu la question si ça ne serait pas l’argent jeté par la fenêtre (ou bien de l’argent qui ne sert que le court terme). Peut-être que ça serait plus efficace de mettre le paquet sur le développement de vraies centres technologiques (dans lesquels on fait de la recherche), en partenariat avec les universités (ou dans les universités), quelque chose qui soit vraiment à l’interface du monde de l’ESR et du monde des entreprises ? ça aurait un sens ?
23 novembre 2011 à 10:06
amigues
Rachel, c’est aussi une question que je me pose. Nous avons pas mal d’outils pour rapprocher la recherche de l’industrie, les Instituts Carnot, les polytech, les IST, bizarre d’ailleurs que nous ayions beaucoup parlé des IDEX mais peu des IST, il y a les pôles de compétitivité qui associent de la recherche publique à des entreprises. Les relations entre le CIR et les labos publics serait aussi intéressante à regarder.
Certains dispositifs sont très récents, d’autres ont déjà quelques années. Je serais curieux de lire quelque chose qui en fasse le bilan. Est ce que ça marche ? Combien de brevets en + par rapport à ce qui se serait passé sans tout ça ? Mais j’avoue que je n’ai pas d’infos là dessus…