Quand on est enseignant dans l’enseignement supérieur, on observe périodiquement un phénomène curieux. A la fin du cycle de formation, on pense être débarrassé des jeunes. Mais à la rentrée suivante, ils sont remplacés par d’autres jeunes et il faut alors tout recommencer. Ça ressemble un peu à une histoire sans fin, à croire que le jeune n’apprend rien et se complait dans son statut de jeune. Chaque année il nous faut répéter ce qu’on a expliqué l’année précédente, c’est fatiguant.

En cours, le jeune est plutôt amorphe. Il écoute passivement et lentement il prend quelques notes. Faut pas brusquer le jeune, quand ça va trop vite il décroche. Parfois il a le toupet de poser une question mais moi j’ai ma parade, le jeune faut savoir le remettre en place. Avec moi ça rigole pas.

Le jeune ne se déplace jamais sans son doudou. En cours il le place près de lui sur la table et jette régulièrement un œil dessus. Moi ça m’énerve un peu, alors je demande de ranger les doudous. Hop les doudous disparaissent. Mais j’ai compris bien vite qu’en fait ils passent sur leurs genoux. Alors on dirait que le jeune se tripote, car le jeune ne peut se passer de cajoler et de parler à son doudou « ca va et toi – moi ca va – tu fai koi – suis dans le cours de rachel j kiffe pas … ». Le doudou du jeune ça devient l’enfer. Moi je vais finir par faire passer mes cours direct par le canal doudou.

Quand on est enseignant dans l’enseignement supérieur, on nous dit de bien s’occuper du jeune. Et cette pression se fait de plus en plus sentir. Le jeune c’est précieux. C’est d’ailleurs un des rares thèmes qui fait l’unanimité, chez V. Pécresse (lire ici par exemple) comme au PS (lire le programme du PS pour l’ESR),  le jeune il faut s’en occuper sinon il risque d’oublier qu’il est là pour travailler ou tout simplement il pourrait se perdre.  Il faut l’encadrer, le tutorer, le faire travailler en petit groupe dans des « classes » comme au lycée. Car le jeune, quand il est en groupe, il se laisse distraire.

L’UNEF, le syndicat étudiant majoritaire est particulièrement attentif au bien-être du jeune (lire ici, par exemple). C’est vrai que « l’université est une étape redoutée par tous », certainement une sorte de jungle incompréhensible et dangereuse que le jeune ne parvient pas à décoder. Alors l’UNEF, on ne peut pas lui reprocher, milite pour que le jeune à l’autonomie limité soit mieux pris en charge à l’université. Car pour l’UNEF, « l’individualisation de la pédagogie et le suivi de chaque étudiant doit devenir la règle ». Je ne sais pas trop ce que veut dire l’individualisation de la pédagogie … des cours particuliers ?

Mais bon tout ça n’a pas vraiment d’importance, on le sait tous, mais le jeune ne semble pas bien comprendre la situation. Du travail pour lui, y’en a pas. Pourtant, chaque année, le jeune continue à déferler sur le marché du travail … l’âge bête dans toute sa splendeur …

Je garde pour la fin un extrait d’un pamphlet de Pierre Jourde (source ici, « l’université féodale de demain »), d’ailleurs j’espère qu’il ne m’en voudra pas de lui avoir volé un de ses sous-titres pour en faire le titre de mon billet.

Cocoonons le jeune « Autonomie, d’accord, mais surtout pas pour les étudiants ! Il ne faut tout de même pas exagérer. Ils arrivent à l’université, ils sont tout perdus, les pauvrets. L’autonomie, ils n’ont jamais connu, ils ne savent pas ce que c’est, on ne va pas leur infliger ça. Ils ont 19 ans, ils sont majeurs, ils votent, ils savent conduire une voiture, surfer sur Internet, avoir des relations amoureuses, manifester contre la loi Pécresse, mais ils sont bien trop petits pour être autonomes à l’université. La ministre, dans sa maternelle sagesse, a décidé qu’il faudrait un adulte, l’« enseignant référent », pour protéger chaque petit, sécher ses larmes, le moucher, et lui indiquer dans quel couloir se trouve le tableau d’emploi du temps. Mesure cohérente avec la professionnalisation : un bon professionnel est une créature timide, dépendante, c’est bien connu. Cohérente également avec la philosophie générale de la réforme. Une fois que l’étudiant aura bien dessiné son bonhomme, on lui donnera un bonbon, et une licence. »

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