Revenons aujourd’hui sur le thème de la sélection à l’université afin de donner suite à mon billet précédent sur la Refondation de l’université, telle qu’elle est proposée par les Refondateurs dans leur livre sorti récemment. En conclusion de mon billet, on résumera les trois voies possibles de Refondation (Golan, tu es là ?) en ce qui concerne le premier cycle universitaire. Ce thème de la sélection est vaste et important, j’espère que vous me pardonnerez pour ce billet un peu long. J’ai essayé d’être assez fidèle à la démonstration des refondateurs. Dans tous les cas, je vous invite à lire leur livre qui est très intéressant.
Rappelons tout d’abord que projet de refondation est basé sur deux constats (voir billet précédent). L’un d’entre eux concerne le thème de la sélection à l’université. « Personne n’ignore que la raison première de cette scission [entre écoles et université] tient du fait que les écoles, comme les IUT ou les STS, ont le droit de sélectionner leurs publics et que les universités ne l’ont pas, au moins en première année, et souvent jusqu’en master 2, et que le seul fait de cette sélection confère aux écoles, même les plus petites et les plus faibles, une aura positive, alors qu’à l’inverse son absence fait peser sur les universités le soupçon de ne recruter que les moins bons. Personne n’ignore non plus que toutes les réformes des universités, bonnes ou mauvaises, ont buté sur le « tabou de la sélection ». Le mot sélection suffit ou suffirait à mettre en grève la grande masse des étudiants et à condamner la réforme à l’échec, voire à faire sauter un gouvernement, si bien que personne n’ose l’évoquer. Tout le monde sait également que la sélection s’opère en fait à l’université, mais de la pire façon, par l’échec et le découragement de fractions croissantes de la population étudiante ».
Ce thème de la sélection est aussi au cœur du pari des Refondateurs, basé sur deux positions simples (1) « l’université a vocation à accueillir tous les bacheliers (et même les non bacheliers dans le cadre de diverses formations liées à son rôle démocratique). L’université n’est donc pas un lieu de sélection ». (2) « l’université doit pouvoir orienter dans les différentes filières d’enseignement qu’elle offre ou pourrait offrir à ses publics, dont certaines très exigeantes, autant que dans les grandes écoles, et avoir le droit de dire qui lui paraît apte à suivre ses cursus exigeants, quitte à prévoir des passerelles de rattrapage pour ceux qui ne le seraient pas immédiatement ».
Ici on constate que l’approche des Refondateurs est pragmatique, ce qui oppose fortement aux approches idéologiques que l’on entend trop souvent quand on discute de ce thème. Le droit d’entrée (donc sélectif) à l’université est le baccalauréat. Toutefois, ce droit offert à tous les bacheliers n’implique pas que tout le monde peut venir à l’université faire n’importe quoi n’importe comment. Les refondateurs souhaitent le droit de pouvoir orienter dans les différentes filières (principe de la sélection-orientation). Cela impose donc la mise en place de différentes formations, adaptées aux niveaux des différents publics. Ce n’est actuellement pas en place dans les universités, ou bien encore peu développé.
La deuxième étape importe dans la démonstration des refondateurs est le repositionnement de propositions de réformes (chapitre 5 du livre). Ces propositions avaient déjà été publiées en mai 2009, juste après leur premier manifeste de refondation (lire ici). La deuxième proposition, titrée « sélection au minimum au niveau de l’entrée en master », concerne directement la sélection à l’université. Les refondateurs discutent de la réforme LMD qui a été faite sans toucher au régime de sélection. Avant il y avait une sélection à l’entrée du DEA-DESS. Après la réforme, il y a une sélection à l’entrée du M2, soit à mi-parcours du cycle du master. C’est à mon sens parfaitement stupide mais cela permettait de perpétuer le fonctionnement antérieur à la réforme, avec pour conséquence des difficultés majeures d’organiser un cursus cohérent de master. Pour les refondateurs, « la survie de l’enseignement universitaire suppose donc de donner aux Masters une authentique capacité de développement. La condition sine qua non à cet égard est bien qu’ils puissent recruter leur public dès la première année pour pouvoir proposer une formation intégrée sur deux années. C’est à cette condition que les Masters universitaires peuvent espérer résister à la concurrence des autres formations et faire fructifier les atouts propres à l’Université, notamment l’ancrage dans la recherche »
On note que dans cette proposition initiale, le thème de la sélection dans le premier cycle universitaire est absent, alors même que ce premier cycle est, à mon sens, le point faible des universités et devrait donc être le nerf de la refondation. On trouve des éléments complémentaires dans un « additif » (je ne connais pas la date de cet additif), que l’on peut lire toujours à la même adresse (ici). Pour résumer, cet additif fait ressortir la notion de parcours diversifiés, qui seraient une conséquence logique de la diversité des publics de l’université, à motivation et niveaux fort différents.
Enfin, le troisième élément important apporté par les refondateurs est leur chapitre 6 intitulé « De la sélection et de l’orientation : le verrou du premier cycle », exclusivement consacré à la formation de premier cycle dans les universités. Ce chapitre est très riche, je ne peux objectivement pas en faire un résumé. Je vais ici me contenter de faire ressortir les points qui concernent les voies possibles de refondations. Ces voies sont celles qui mettent en musique la sélection-orientation ou l’orientation sélective concernant l’ensemble de l’enseignement supérieur. Les Refondateurs dégagent trois grands types de solutions.
1. La solution « globale » : cela correspond à la mise en place d’un système global de sélection-orientation pour l’ensemble des bacheliers. C’est la solution « Irnerius », celle de la mise en place de « Lycées d’enseignement supérieur », qu’Irnerius appelle aujourd’hui les « Institut d’enseignement supérieur » (IES). Il en préconise 600, harmonieusement répartis sur tout le territoire, soit environ 2000 étudiants par établissement. Tout les détails sur ce projet pharaonique sont donnés dans son blog (ici – désolée, je n’arrive pas à retrouver la compilations de ses éléments de synthèse). On note donc que cette première solution correspond à sortir le premier cycle de l’université, qui serait alors rassemblés avec les anciens IUT, BTS et écoles prépas, eux aussi défunts. En termes de formation, l’université ne s’occuperait donc plus que des masters et des doctorats. Une variante de cette solution est la création de collèges universitaires, sur le modèle des colleges américains. C’est aussi assez proche de ce que préconise le rapport Aighon (lire ici): « favoriser l’émergence progressive de collèges universitaires qui regrouperaient les formations universitaires générales (avec spécialisation et orientation progressives), les formations professionnelles courtes (avec passerelles les reliant aux formations générales), des formations préparatoires aux grandes écoles ». Les refondateurs ne discutent pas de ce rapport Aighon, ce dernier est sorti mi-juillet 2010, le livre des refondateurs était déjà probablement sous presse. Avec les collèges universitaires, on aurait alors la « solution globale » implantée dans les universités (si je comprends bien … le rapport Aighon reste très flou sur ce point).
2. La solution « licence à la carte » : cela correspond à la mise en place de toute une palette de cursus, allant de l’ordinaire aux parcours plus exigeants, ouverts à tous les bacheliers. Les refondateurs notent que ce système est déjà fortement développé comme par exemple les bi-licences, et tend à se généraliser. Il pourrait également y avoir des licences qui s’obtiendraient en 2 ans pour les étudiants brillants (ou en 4 ans pour les étudiants plus faibles – c’est moi qui ajoute ici … je veux dire par là un programme qui s’étale sur 4 ans, et non 4 ans pour cause d’échec).
3. La solution « sélective » : Il s’agirait de donner le droit aux universités de sélectionner à l’entrée, comme pour les prépas, IUT ou BTS. Certains étudiants se verraient donc refuser le droit d’entrer en première année de licence. Pour ce public refusé, il serait proposé une « année zéro » destinée à un rattrapage des savoirs fondamentaux (bref pour des étudiants qui ont le bac mais pas le niveau du bac, si j’ai bien compris … mais alors pourquoi ils ont eu le bac ? je m’y perds …). Cette année zéro serait sanctionnée par un examen qui donnerait éventuellement le droit à entrer en première année de licence. Ça serait alors une forme d’année de prépa pour entrer licence.
Trois voies possibles … laquelle choisir ?


25 commentaires
Flux des commentaires pour cet article
14 octobre 2010 à 14:12
étudiant frustré
La solution n°1 est, vous le dîtes, pharaonique. Je ne sais pas si on peut évaluer le coût de construction de ces 600 IES, mais il est forcément énorme.
Je crains en outre la création d’une nouvelle administration gargantuesque, qui s’ajouterait à celle du secondaire et qui absorberait les maigres crédits alloués à l’Université.
Je me demande aussi quels seront les EC qui accepteront de renoncer à leur statut pour aller travailler dans les IES ?
La solution n°2 aggraverait l’illisibilité du supérieur. Je trouve qu’il y a déjà un nombre extravagant de formations différentes.
De plus, mettre en place des cursus différenciés selon le niveau dans une même discipline ou département conduit à favoriser uniquement le diplôme pour les “élites”, celui pour les plus faibles est immanquablement dévalorisé (moins d’argent, moins bon profs…). Pour moi, l’excellence se voit sur la note obtenue au diplôme, je ne vois pas pourquoi on doit séparer les meilleurs du reste. C’est plus facile d’être le meilleur quand on a une meilleure formation. Après, étaler les cours sur 4 ans pour les étudiants salariés pourquoi pas? mais pas de cursus différent.
La solution n°3 me semble la plus simple à mettre en œuvre. On peut imaginer un concours d’entrée en septembre, qui porterait sur le programme du secondaire de la discipline (mais avec une notation sérieuse) et des ouvrages de base à lire pendant l’été. Ces concours dureraient une demi-journée pour qu’on puisse en passer dans plusieurs disciplines.
Mais je crois que les refondateurs ne remontent pas assez haut dans le problème, quoique nous fassions sur l’Université, certains étudiants n’ont vraiment aucune chance d’avoir un diplôme universitaire et ce n’est pas avec une année de propédeutique qu’ils pourront rattraper le retard accumulé depuis le primaire. Il faut absolument favoriser l’enseignement professionnel et les formations manuelles au Lycée pour ceux là.
14 octobre 2010 à 22:27
Rachel
Mouais, je trouve que les solutions 2 et 3 manquent un peu d’ambition. Est-ce vraiment à la hauteur d’une « refondation » ? On note aussi qu’elles ne règlent pas du tout la question de la fragmentation de notre enseignement supérieur.
14 octobre 2010 à 23:08
Astronaute en transit
Pour ma part, ça ne surprendra personne mais je préfère la solution 3. ici je trouve un peu plus de clarté, pour l’ambition, je ne sais pas, mais ça me paraîtrait tout de même assez ambitieux en terme de rupture culturelle avec le passé.
Je m’extraie un peu harassé des tranchées de la guerres des langues. Les grévistes SNCF ont eu raison de mes cours de demain. J’espère que ça ne se passe pas trop mal pour vous?
14 octobre 2010 à 23:19
Rachel
C’est vrai que c’est une rupture culturelle, ça veut dire que le bac ne suffit plus pour aller à l’université.
Pour les grèves, moi je roule à vélo, alors ça va. Pourquoi ne pas remettre en service votre vaisseau ?
Je surveille votre “guerre de tranchée” sur l’autre fil, c’est une belle discussion, je vous en félicite, à la fois pour la qualité du billet et pour le service après vente (et ne profitez pas pour me demander une augmentation !).
14 octobre 2010 à 23:44
Astronaute en transit
Il n’y a pas à dire, la guerre des langues, c’est homérique!
Mon vaisseau a quelques problèmes et les pièces détachées ne viennent qu’avec des modes d’emploi rédigés en Linéaire B, dans ce qui me paraît être la version Jacques Malaterre du Néanderthalien. Comme quoi le tout-anglais ne nous menace pas encore.
15 octobre 2010 à 15:55
Astronaute en transit
Pour en revenir à la solution 3, oui, ce serait sans doute une décision lourde de conséquences, ça ne m’échappe pas. En ce sens la “refondation” de l’université devrait ensuite faire boule de neige pour aussi “refonder” l’enseignement secondaire, car il faudrait, si l’on veut maintenir le bac comme élément d’accès à l’université, et même une université qui aurait restauré une année propédeutique, s’assurer que ce bac a bien le niveau (et je crois que la réduction a trois filières a été une simplification massivement erronée par rapport à l’ancien système de A à G qui était bien mieux lisible pour l’orientation-sélection). Où alors il faut sanctionner la fin d’études secondaires par un nouveau diplôme (pourquoi pas l’appeler le “Diplôme du Lycée”) dont on comprend qu’il a une autre finalité: nécessaire pour postuler dans toutes les filières (et peut-être suffisant pour l’admission en BTS et DUT ainsi que les Bacs Pros, qui pourraient être présentés en même temps; mais ne garantissant pas l’admission automatique en L1 ou en classe prépa où l’on effectuerait une sélection-orientation)
Cela dit je me représente bien que face aux vieilles habitudes et aux résistances que cela suscitera, ce dispositif nouveau a fort peu de chances d’être adopté.
15 octobre 2010 à 19:38
étudiant frustré
Astronaute, mettre en place un nouveau diplôme du secondaire ? Oui, je pense que le Bac est dépassé ; ce diplôme est une moyenne de matières hétéroclites, qui donne droit à l’inscription dans toutes les filières universitaires.
Je me demande s’il ne faudrait pas remplacer le Bac par des examens distincts qui donneraient des diplômes distincts pour chaque matière dispensée au lycée (des “capacités”). Pour s’inscrire dans une filière universitaire, il faudrait avoir obtenu sa “capacité” dans la discipline concernée, sinon propédeutique. Le bac cesserait ainsi d’être vu comme un tout assez illisible, étant remplacé par une liste de disciplines réellement maîtrisées et pas compensées par d’autres.
Cela supposerait cependant d’enseigner toutes les disciplines universitaires dès le Lycée (Droit, Médecine, Psycho notamment) et de laisser beaucoup plus de choix dans les matières au lycéen. En supposant que celui-ci est un être intelligent, capable de faire des choix avisés pour son avenir. Hum.
15 octobre 2010 à 20:30
Rachel
Etant donné que l’université se trouve en aval du secondaire et qu’elle ne peut pas choisir son public, elle est bien obligée de prendre en compte le fait que nombre d’étudiants n’ont pas le niveau pour suivre une formation à l’université. Car il semblerait qu’il y a un abaissement du niveau requis pour obtenir le bac, n’est-ce pas ?
Si c’est le cas, alors il y a deux options :
1) mettre le cycle suivant en adéquation avec le niveau réel du bac, cela veut dire un abaissement du niveau de la première année de l’enseignement supérieur, etc …
2) mettre, comme le suggèrent les Refondateurs, une année de « rattrapage » à certains étudiants qui n’ont pas le niveau. Cette solution remet en cause le principe selon lequel le bac est le premier grade universitaire (exit le fameux universitaire de service qui fait la présidence du jury …), et donc en conséquence autorise la sélection à l’université dès la première année. Il met aussi en lumière le fait qu’il y a une rupture de niveau entre le bac et la première année de l’enseignement supérieur. C’est un peu curieux comme concept, je trouve … c’est finalement légitimer un disfonctionnement majeur dans notre enseignement, un peu comme mettre une rustine et finalement s’en accommoder, non ?
15 octobre 2010 à 20:59
Astronaute en transit
Rachel, je pense surtout que après constat de ce dysfonctionnement, il faudrait prendre des mesures pour le corriger.
Le bac a effectivement été conçu pour être le premier grade universitaire mais dès le moment où l’on a délibérément décidé de le rendre accessible au plus grand nombre on a abdiqué l’ambition de maintenir ce diplôme à son rang de grade universitaire. Ce n’est pas la faute de l’université mais de politiciens démagogues, car il s’est bien s’agi d’une décision politique, et non académique (il s’est trouvé bien sûr des enseignants pour cautionner ce que leurs maîtres politiques demandaient).
Le mécanisme dont parle l’étudiant me rappelle un peu le système britannique où l’on passe effectivement des matières, en O Level, A Level et GCSE, séparant ainsi les examens de fin d’études secondaires et les examens de niveau pour déterminer l’aptitude à l’enseignement supérieur. Il faut remarquer que le système n’est pas une panacée en soi parce que l’inflation des notes a abouti à des moyennes toujours plus élevées et les embouteillages au moment du placement universitaire sont extraordinairement compliqués entre un nombre toujours plus élevé de candidats affichant les notes maximales (le fameux A*) dans leurs différentes disciplines (parfois choisies en fonction de leur facilité).
Je crois que quelle que soit leur position véritable, les Refondateurs se trouvent, de toute façon, confrontés à une situation peu enviable entre les options que vous décrivez: accepter et consacrer l’abaissement du niveau du premier cycle universitaire (dont on se demandera ensuite la finalité pour ceux qui n’ambitionnent pas d’aller au delà) ou instaurer une gamme de sélections, plus que de la sélection-orientation comme ils la présentent, ce qui ne sera pas sans complication logistique. Pour les étudiants contraints à la propédeutique, ne faudra-t-il pas accepter qu’il leur faut quatre voire cinq ans pour compléter un cycle d’études qui n’a de valeur qualificative que pour trois. Ferons-t-ils désormais le même diplôme que leurs condisciples. Je vois d’ici un autre dogme se fissurer, celui de l’égale valeur nationale et académique des diplômes… et je me doute que ce n’est pas à ça qu’ont songé les Refondateurs!
15 octobre 2010 à 21:41
étudiant frustré
On en revient encore au lien indissociable entre le secondaire et le 1er cycle, vouloir réformer ce dernier sans toucher au premier est impossible.
Les universités sont à présent en charge de la formation des maîtres, pensez-vous qu’elles doivent demander un plus grand contrôle sur les programmes scolaires qu’ils dispenseront?
On pourrait ainsi axer ces programmes vers les fondamentaux à acquérir pour réussir un premier cycle universitaire et les enlever à ces mains technocratiques répondant aux injonctions ministérielles.
Il faudrait aussi abandonner cette logique d’abaissement continuel de la notation pour garantir une progression des résultats du Bac, c’est une fuite en avant nuisible. Pourquoi je n’entends pas assez les universitaires s’élever contre cette pratique? ils sont pourtant pleinement concernés.
15 octobre 2010 à 22:20
Rachel
Astronaute, dans le cas de la troisième option, je vois surtout poindre un autre problème: qui s’occupera de faire cette sélection des étudiants ? Cela sera-t-il un examen d’aptitude nationale ou bien un examen local université par université ? Dans ce dernier cas, on verra alors directement se mettre en place une hiérarchie d’exigence de niveau à l’entrée, exactement comme les écoles et leurs concours de recrutement.
15 octobre 2010 à 22:41
Rachel
Etudiant frustré, je suis d’accord avec ce lien indissociable entre le secondaire et le premier cycle, mais il faut convenir que l’université n’a aucun moyen d’action sur une réforme du secondaire. Elle en subit la conséquence, et à mon sens elle doit faire avec cet état de fait. Cela n’empêche pas à la société dans son ensemble pourrait réfléchir à ce problème, mais seule l’université ne peut rien faire. Ou alors faire une grève pour que le secondaire envoie des meilleurs étudiants ou pour que le jury du bac durcisse le niveau du bac ?
A vrai dire, je ne suis guère enthousiaste à cette troisième solution « rustine » ou plutôt « ruban de scotch pour tenter de joindre deux monde qui se sont disjoint progressivement avec le temps ».
16 octobre 2010 à 09:49
Astronaute en transit
@ Étudiant: Il n’est pas facile d’envisager le strict contrôle universitaire sur les programmes du secondaire. C’est certainement de l’intérêt des premiers cycles universitaires de savoir que les étudiants du secondaire seront à niveau, mais les études secondaires sont aussi une étape finale pour de nombreux jeunes qui iront ensuite directement vers la voie professionnelle. Peut-être que cela représente au fond une scission accrue du secondaire: contrôle universitaire plus strict sur les programmes du secondaire général, contrôle des professions sur le secondaire professionnel?
Vous avez évoqué plus haut l’idée que les disciplines universitaires fassent connaître d’avance des pré-requis que les lycéens auront à maîtriser. Je suppose que cela prendrait la forme de cours en options que les lycéens auraient à choisir à partir de la seconde, un certain nombre d’options étant indispensables pour une inscription universitaire en telle discipline. On pourrait définir des critères à dimension nationale ou locale (si l’on reconnaît l’inégale valeur des universités), sous la forme de moyennes minimales acceptables pour valider le pré-requis. En tout cas je pense que ce système obligerait les lycéens à penser sérieusement leur orientation dès la seconde, et provoquerait sans doute une émulation entre eux pour atteindre les niveaux qu’ils ont choisi. Après, il faut se demander si le personnel pédagogique du secondaire, pétri de culture égalisatrice, sera en mesure de dispenser la formation nécessaire. En fait cette réforme là aurait d’abord pour conséquence d’injecter une importante dose de responsabilisation à tous niveaux: des étudiants et de leurs familles pour commencer (avec les limites évidentes, les jeunes et les parents sont-ils assez objectifs pour faire les bons choix?) des personnels secondaires (avec les limites déjà décrites) et des personnels universitaires (qui se voient désormais devoir effectuer une supervision accrue du monde secondaire, un monde qu’ils connaissent mal à priori, sans parler du temps que cela prendra en les détournant d’activités proprement universitaires).
On parle de “secondarisation” du premier cycle, je crois qu’on est en plein dedans, et sous des aspects qu’on n’avait pas encore envisagés. Comme vous dîtes, est-ce inévitable désormais?
16 octobre 2010 à 09:59
Astronaute en transit
@ Rachel, vous pointez un autre problème évident. La tradition française a toujours été à caractère national et égalitaire. Comme je l’expliquais plus tôt, la définition des niveaux de pré-requis concerne d’abord les disciplines, mais cela suppose ensuite que toutes les universités aient la même valeur dans chaque discipline, or la spécialisation accrue des établissements ainsi que la variété de leurs personnels crée de vraies différences. Éventuellement, on pourrait envisager un “guide national” des niveaux par discipline, permettant ensuite aux universités une marge pour jouer de différents niveaux selon leur propre évaluation de leurs capacités.
La hiérarchie dont vous parlez s’établira de fait, et accentuera la sélection. On ira vers un système de quasi-examen d’entrée, comme pour les écoles.
Une question que nous n’avons pas encore abordée et qui sera sûrement sujet de controverse, c’est aussi celle d’un éventuel numerus clausus dans les disciplines. Celui-ci servirait-il à justifier les niveaux de pré-requis pour l’admission? En fait, tout examen de niveau suppose un nombre de places limité et il faudra donc sortir de l’ambiguïté sur cette question si l’on opte effectivement sur cette option, naturellement cela suscitera beaucoup de remous dans un pays à culture égalisatrice. (je dis égalisatrice plus qu’égalitaire, je pense qu’il y a une nuance importante à observer là dessus lorsqu’on observe notre société).
Effectivement je vois bien que la solution 3 de sélection vous parait comporter de nombreux problèmes, à l’évidence nous le constatons aussi. Pensez vous que 1 et 2 offrent des perspectives plus alléchantes, et surtout, réalisables?
16 octobre 2010 à 13:36
Rachel
Astronaute, vous dites que “La tradition française a toujours été à caractère national et égalitaire”. Certes on ne peut pas contester ce fait, mais on pourrait rajouter aussi que cette tradition française perpétue aussi un modèle élitiste et un système méritocratique qui entretient une distillation sociale depuis longtemps (système de préservation d’une classe sociale, une sorte aristocratie héréditaire).
Au sujet de l’égalitarisme, de cadrages ou de référentiels nationaux, je vous suggère de lire de livre de Louis Vogel qui propose de différencier les universités. Lire aussi mon billet du jour (celui du 16 octobre sur le thème de la diversification des parcours au sein de chaque université).
J’ai tendance à être défavorable à la solution 3 des refondateurs pour trois raisons:
- Mettre en place une sorte d’année de “prépas” à l’entrée à l’université ressemble trop au modèle des prépas à l’entrée dans les écoles (dans l’esprit). Je doute qu’il faille adopter cela pour l’université.
- Comme j’ai déjà tenté d’expliquer, cela ne règle pas du tout le fond du problème qui est un saut de niveau trop important pour bon nombre d’étudiants entre la terminale et la première année à l’université. Je trouve cela parfaitement anormal compte tenu du fait que la validation d’un niveau devrait permettre d’être apte à suivre le suivant.
- Je suis attachée à cette idée d’une université ouverte à tous.
La solution 2 est celle de l’adaptabilité, elle est intéressante.
La solution 1 est clairement la plus ambitieuse, une remise à plat totale de notre enseignement supérieur. Je suis bien tentée … vous le savez.
16 octobre 2010 à 13:58
Astronaute en transit
Rachel, je viens de réagir à votre billet du jour (avec, vous verrez, des considérations d’ordre zoologique plutôt divertissantes), mais nous pouvons aussi poursuivre ici. Votre billet est effectivement un élément de réponse quand à votre option préférée. Il me faut aussi me coller à la lecture de Louis Vogel…
Une remarque pour corriger l’impression que j’ai donnée dans ma dernière intervention et que vous avez relevée à juste titre. La France a effectivement une tradition sociale égalitaire/égalisatrice mais il est vrai qu’elle a aussi des institutions à caractère élitiste, conçues comme méritocratiques plutôt qu’héréditaires. Il est sans doute vrai que dans les dernières décennies, un certain nombre de dysfonctionnements sociaux (en particulier dues à l’impact des crises économiques, des choix idéologiques et méthodologiques, aux migrations internationales peut-être, sur les qualités des enseignements primaire et secondaire) ont tendu à fausser le jeu méritocratique et renforcé l’aspect potentiellement héréditaire, ce qui a justement réactivé les réflexes égalitaristes, ou une recherche de retour à l’équilibre. Certains de ces constats inspirent plus ou moins les tentatives de réforme et refonte du système. disons en fait qu’il subsiste dans ce système de profondes contradictions et tendances centrifuges. On veut rendre le côté méritocratique du système compatible avec l’égalitariste, mais un certain nombre de tentatives ne trouvent pas le juste équilibre, il s’agit plus souvent de coups de barre dans un sens davantage qu’un effort de rapprocher les deux concepts ou même de les faire converger. Pour une physicienne comme vous ça doit être un concept théorique passionnant que de faire fusionner des forces à vecteurs opposés!
La solution 3 présente les désavantages que vous mentionnez, c’est vrai, mais il faut s’entendre sur le sens à donner de la notion d’université ouverte. Une université ouverte présente d’autant plus d’intérêt si elle est manifestement enrichissante, sinon, les étudiants se dirigeront vers d’autres portes. Nous avons le souci de rendre cette porte attrayante, non seulement parce qu’on a réduit le nombre d’autres portes, mais parce qu’on peut voir qu’à l’intérieur, c’est bien mieux que derrière les autres portes. Et il faut avoir la force de pousser cette porte (ou la clé! décidément c’est un jour de métaphores)
Je dois aussi en conclure que pour vous la notion de numerus clausus serait difficilement compatible avec l’ouverture?Qu’en dîtes vous?
16 octobre 2010 à 19:48
Rachel
Astronaute, oui, la lecture du petit livre de Louis Vogel est certainement à concrétiser, d’autant plus que vous avez déjà acheté le livre. Je trouve que Louis Vogel est plus direct et clair que les refondateurs, plus ambitieux aussi. Du moins il ne se perd pas dans les méandres de la discussion pro ou anti-LRU.
Vous avez tout à fait raison de souligner qu’il faut donner un sens à cette notion d’université ouverte. C’est peut-être le fil rouge qu’on devrait avoir pour une refondation. Je crois que les refondateurs en parlent, j’y reviendrai peut-être.
Les refondateurs discutent aussi de cette notion de numerus clausus. Pour ma part, si je suis favorable à une université ouverte à tous, j’ai aussi toujours dit qu’on ne peut pas venir à l’université pour y faire n’importe quoi n’importe comment. Il me semble assez évident qu’une formation attractive doit avoir un numerus clausus, donc peut se permettre d’être sélective. Bref « université ouverte à tous » et « numerus clausus » ne sont pas incompatibles dans un système de parcours diversifiés … j’ai bien répondu ?
16 octobre 2010 à 20:34
Astronaute en transit
Rachel, vous êtes un bol d’air pour celui qui sort d’une session de catch avec un alligator particulièrement furieux sur la guerre des langues.
Votre réponse est sans détour, c’est je crois ce qui nous permet de mieux comprendre nos points de vue respectifs et cette discussion n’en est que plus enrichissante. j’espère que mes lectures vont me donner d’autres idées à tester sur votre sens du jugement!
16 octobre 2010 à 21:16
Rachel
Je suis avec attention votre “guerre des langues”, mais je confesse que je suis un peu dépassée par le sujet. Je surveille les éventuels dérapages, pour l’instant ça semble rester dans les limites acceptables. Votre match de catch est également suivi aussi par d’autres lecteurs, si j’en crois le nombre de clics sur ce billet. Si l’alligator est coriace, vous n’êtes manifestement pas disposé à vous laisser manger tout cru ! Tout cela me rappelle une discussion sans fin que j’avais pu avoir avec un commentateur de type flamer qui était intervenu sur un billet à propos du vote électronique à l’université.
16 octobre 2010 à 21:47
Astronaute en transit
Honnêtement, je suis un peu éberlué moi aussi par les proportions que cela a pris, mais on ne choisit pas ses interlocuteurs… si cela génère de l’intérêt malgré le tour un peu puéril que ça peut prendre, pourquoi pas?
J’ai remarqué un autre point que vous avez soulevé sur le fil concernant “Non à la sélection”, concernant les conclusions qu’il faut tirer de la “gratuité” des études de fac (les guillemets puisqu’il y a tout de même des droits, certes peu élevés au point de ne pas être une bonne source de financement pour l’université). Comme vous le faites justement remarquer il est important en effet de ne pas tirer la conclusion que des études peu chères sont de mauvaise qualité en soi et c’est très important notamment pour les premiers cycles universitaires dont la réputation est mise en question, mais peut-être pas pour les mêmes raisons.
Je pense que les conséquences de la gratuité se tirent davantage dans la façon dont l’université a été mise à l’épreuve par la massification, en augmentant son public et en le diversifiant, l’université avait évidemment besoin de moyens en toute autre proportion de ce qu’elle recevait en dotation, et malheureusement il lui était interdit d’agir sur le levier des droits. Les nouveaux efforts financiers qui sont désormais consentis vont peut-être rattraper une partie des dégâts, mais sans doute cela fera-t-il partie des enjeux de la “refondation” que de réfléchir aussi aux contributions que les étudiants devraient apporter pour étudier dans des universités saines et vivantes, en toute possession de leurs capacités. Il y a bien entendu des personnels remarquables dans les universités, même si je ne me prive pas, comme vous, de leurs dire quatre vérités désobligeantes lorsque je trouvent qu’ils ne se remettent pas assez en cause. S’ils peuvent participer à la refondation, tant mieux, mais il faudra qu’ils y soient aidés financièrement.
De toute façon, je pense que peu de monde se retrouvera sur la position que s’il y a verrou au niveau des premiers cycles, il ne devrait pas être financier, et le financement n’entre pas dans ce que nous discutons en matière de “sélection-orientation”. Je suppose que les Refondateurs n’y font pas allusion tant c’est une opinion largement partagée?
16 octobre 2010 à 22:18
étudiant frustré
Rachel, vous parlez d’un numerus clausus, pourquoi pas? Mais il faut que vous précisiez :
- on fait comme en médecine, avec un examen à la fin de la L1, qui laisse sur le carreau 90% des inscrits ou on le met en place dès le début? sur quelles bases ?
- on laisse chaque fac le fixer le nombre d’étudiants qu’elle accepte par département ou on fixe un cadre national?
L’idée d’un numerus clausus revient pour moi à mettre en place une sélection, puisqu’on décide si un étudiant peut suivre la formation ou pas. En fait c’est ce que font les IUT : un dossier avec les appréciations des profs des disciplines clés pour le diplôme est envoyé au département de l’IUT concerné, c’est la 1ère phase. Ensuite, on passe devant une petite commission composée des profs qui font passer un entretien, c’est la 2e phase. Enfin, on apprend sur internet si on est reçu, sur liste d’attente, ou refusé ; il y a donc un numerus clausus.
J’y suis passé, je connais. Le problème de ce système est qu’il répercute les inégalités entre lycées, puisqu’il y a un tri sur dossier.
Je me rends compte que le passage du secondaire au 1er cycle est absolument central si on veut faire une réforme sérieuse de l’Université, et que trouver une réforme consensuelle qui réponde à toutes les particularités des formations du Supérieur est vraiment très ardu.
16 octobre 2010 à 22:51
Rachel
Astronaute, les études ne sont évidemment pas gratuites pour la société, vous avez raison de le souligner. L’université n’a actuellement pas les moyens financiers d’une refondation sérieuse. Je ne veux pas m’avancer sur la solution financière dans le livre des refondateurs, je n’ai pas encore tout lu avec attention. Pour Louis Vogel c’est plus clair : il faut augmenter les frais d’inscription, adaptés bien entendu aux ressources financières des familles, c’est sa proposition 9 « introduire des droits d’inscription progressifs », dans son livre « l’université : une chance pour la France ».
16 octobre 2010 à 23:29
Rachel
Etudiant frustré, à propos du numerus clausus, actuellement il n’y en a pas, que je sache, à l’université, excepté pour certaines filières que vous citez (médecine). Les étudiants sont libres de s’inscrire où ils veulent. Et cela ne cause pas de désorganisation énorme. Les flux des étudiants sont relativement stables d’année en année, ça s’autorégule. On peut donc faire des prévisions sur les flux dans les différentes filières. Si on va vers la diversification des parcours, c’est très évident que certains seront sélectifs, donc avec numerus clausus. D’autres n’auront pas de numerus clausus, on vérifiera simplement si l’étudiant est bien orienté (examen sur dossier et éventuellement entretien). On ne fixe pas de cadre national.
Je pense comme vous que le passage du secondaire vers le supérieur est très problématique, pour de multiples raisons, discutées ici mais aussi pour d’autres qu’on refuse trop souvent de discuter et comme par exemple les conseils d’orientation aux lycéens par leurs enseignants (et pourtant la solution existe et est à portée de main, lire ici et ici pour les trois derniers paragraphes du billet).
18 octobre 2010 à 18:49
Krokodilo
Article vraiment très intéressant, sur un sujet aussi important que délaissé par nos politiciens, mais comme je n’ai rien de bien pertinent à dire, je m’en tiens là, ça vous changera !
18 octobre 2010 à 19:28
Astronaute en transit
J’ai plutôt l’impression, Krokodilo, que vous vouliez justement donner le change!