Avec leur nouveau statut, il est prévu que les enseignants-chercheurs (EC) soient évalués tous les quatre ans. Faire un petit point régulièrement n’est certainement pas néfaste car il faut rappeler qu’actuellement un EC peut parfaitement faire toute sa carrière en passant au travers du filtre de l’évaluation. Il suffit pour cela qu’il ne cherche pas à publier ses travaux de recherche, le plus souvent car en réalité il ne fait pas de recherche bien que ça soit sa mission, et qu’il ne demande pas de promotion. Mais tout cela est bientôt terminé car chaque EC sera maintenant évalué, qu’il ne veuille ou non.
L’évaluation a été confiée au CNU (conseil national des universités). Cette décision peut surprendre car elle est peut paraître contraire au principe d’autonomie des universités. En effet, la LRU confie aux universités la gestion des ressources humaines. Dans cette configuration, l’articulation avec le CNU peut paraître étonnante car les promotions seront fortement influencées par l’évaluation du CNU, faisant baisser en conséquence les mouvements de libertés des universités sur le volet de la gestion des carrières.
Mettre en place cette évaluation au CNU n’est certainement pas une tâche aisée car cela fait environ 15.000 dossiers à évaluer par an, en plus du travail qui est déjà effectué (qualifications, promotions, ..). On ne sait d’ailleurs toujours pas quels seront les critères d’évaluation mais on peut compter sur le CNU pour mettre en place une usine à gaz. Pour motiver les troupes, le ministère publie ce jour un arrêté qui prévoit un accompagnement lucratif de l’activité (voir le JO du 16 juillet 2010). « Les membres du bureau de la commission permanente du Conseil national des universités perçoivent une indemnité, dans les conditions fixées par arrêté conjoint des ministres chargés de l’enseignement » supérieur, du budget et de la fonction publique ». L’indemnité en question s’échelonne entre 1000 euros (simple membre) et 6000 euros (président de la commission permanente) par an. En plus de cela, il est prévu 27 euros par dossier expertisé pour les qualifications (dont on se demande bien à quoi elles servent). Et pour l’examen des dossiers d’évaluation, une indemnité est fixée à 200 euros par jour (avec un maximum de 5 jours). On attend avec un certain intérêt la réaction des syndicats car les deux tiers des membres du CNU sont élus, souvent sur listes syndicales.
Rappelons ici (nous en avons déjà parlé) qu’un EC a une double mission d’enseignement et de recherche. Il a aussi souvent une mission souvent appelée « administrative » et qui correspond à de l’administration des formations ou de la recherche. A ce jour on n’a guère de détails sur la façon dont sera réalisée cette évaluation quadriennale des EC et on peut se poser la question de la réelle pertinence de confier cette mission d’évaluation à une instance nationale.
Evaluation de la recherche effectuée par un EC : Les travaux de recherche qui sont dans les dossiers des EC ont déjà été évalués, étant donné qu’ils sont publiés. A quoi sert de faire une évaluation supplémentaire de ces travaux déjà évalués ? On pourrait imaginer que le CNU examine l’impact des recherches réalisées. Toutefois l’examen porte sur une période quadriennale. Cette courte durée annule la possibilité d’étudier cet impact de façon correcte.
Evaluation de l’enseignement effectué par un EC : À ma connaissance, le CNU ne dispose pas des outils qui puissent lui permettre d’évaluer cette mission. S’il s’agit juste de vérifier que l’EC fait son service, on ne peut guère appeler cela une évaluation. Cette évaluation n’aura un sens que quand on disposera d’outils de mesure (indicateurs) qui permettent une évaluation juste et non subjective, qui de toute façon sera impossible à réaliser par une instance nationale.
Evaluation des tâches « administratives » : Bien que les missions d’un EC soient la recherche et l’enseignement, il est très conseillé d’avoir dans son dossier quelques missions d’administration. C’est très curieux mais c’est ainsi, et il est bien regrettable que cette dérive constatée des missions initiales ne soit pas remise en cause par notre communauté. Comme pour l’enseignement, on ne dispose pas de critères d’évaluation des travaux réalisés et je doute fort que le CNU puisse faire cette évaluation à une échelle nationale, pour des services rendus à l’échelle locale, mis à part faire une liste des activités administratives (ce qui ne correspond en rien à une évaluation).
En résumé, l’évaluation quadriennale des EC par le CNU laisse dubitatif : pour la recherche il s’agira d’évaluer des travaux qui ont déjà été évalués. Pour l’enseignement et « l’administration », il sera dans l’impossibilité de faire l’évaluation, sauf si la communauté met en place des critères d’évaluation. En conséquence, le CNU risque fort de se transformer en une usine à gaz. Un tartuferie universitaire de plus ?


11 commentaires
Flux des commentaires pour cet article
17 juillet 2010 à 19:06
Georgtes Henry
‘Les travaux de recherche qui sont dans les dossiers des EC ont déjà été évalués, étant donné qu’ils sont publiés. A quoi sert de faire une évaluation supplémentaire de ces travaux déjà évalués ? On pourrait imaginer que le CNU examine l’impact des recherches réalisées. Toutefois l’examen porte sur une période quadriennale. Cette courte durée annule la possibilité d’étudier cet impact de façon correcte.’
Quelle mauvaise foi, Rachel. Les travaux qui sont publies ont ete evalues par les editeurs du journal et les rapporteurs que ceux ci ont trouve. Mais l’auteur a choisi le journal qui voulait bien le publier, et certains journaux sont de qualite tres mediocre: il est excellent que des experts y mettent leur nez.
17 juillet 2010 à 21:13
Rachel
Il est certain que les membres du CNU, la plupart élus sur listes syndicales, seront bien plus compétents que les experts internationaux pour évaluer les travaux de recherche des EC.
Quant aux travaux dans des “journaux de qualité très médiocre”, il suffirait que le CNU, dans une démarche d’amélioration de la qualité de la science, décide d’en faire une liste et ne compte plus à l’avenir les travaux publiés dans ces journaux pour cette évaluation quadriennale.
Et pour finir, je propose que l’on mettre en place une commission qui serait chargée d’évaluer la qualité du travail d’évaluation du CNU de travaux déjà évalués.
19 juillet 2010 à 16:02
Marianne
Ce qui est tout de meme important c’est d’identifier les EC non publiants qui ne compensent pas par un travail administratif. Dans ce cas faute d’experts internationaux pour évaluer le travail (ou le non travail) d’un EC c’est bien que quelqu’un s’y colle…D’ailleurs dans le fond ca me choque que le travail administratif (direction de département par ex) ne soit pas exercé par des corps spécialisés plutot que de l’etre par des EC pas vraiment recrutés pour ca.
Je ne sais pas si c’est le role de la CNU de jouer au gendarme mais à mon avis il faut quand meme eviter les derives meme s’il ne s’agit que de 10%, 15% (je ne sais pas) et c’est mieux que l’évaluation se fasse par une instance nationale plus indépendante qu’un CA local ou toutes les disciplines ne sont pas représentées…
Par contre il est tres possible que dans la pratique il n’en sorte pas grand chose…
20 juillet 2010 à 12:08
jako
“je propose que l’on mettre en place une commission qui serait chargée d’évaluer la qualité du travail d’évaluation du CNU de travaux déjà évalués”. Et pourquoi pas une commission qui évaluera les travaux de la commission mise en place pour évaluer les travaux de la commission mise en place pour, etc…. Mieux qu’en Union Soviétique!
“(…) tout cela est bientôt terminé car chaque EC sera maintenant évalué, qu’il le veuille ou non”. Ce qui est sûr, c’est que ce sont les petits, ceux qui essaient de faire sérieusement leur travail qui vont ramasser pour les autres (un peu comme avec le fisc…): prenez un(e) EC qui ne fait rien mais qui se trouve être le beau-frère / la belle-soeur du président du Conseil régional. Vous pensez qu’on va l’embêter, notre pov EC? Par contre, la collègue non syndiquée qui avec ses 2 ou 3 gosses publie moins que ce qu’elle aimerait pouvoir faire, car elle se trouve être seule à élever ses marmots, elle oui, qu’on va lui chercher des noises…
20 juillet 2010 à 19:41
Rachel
Je pense que d’avoir un contact au conseil régional ne sera d’aucune utilité. Mais être syndiqué et avoir un copain ou relais syndiqué dans une section CNU sera certainement très efficace. Vous avez remarqué que les syndicats, à ma connaissance, n’ont pas réagi, eux qui sont si promptes à s’offusquer … « L’organisation soviétique » les syndicats ils adorent ça, à condition bien entendu d’en être les piliers.
20 juillet 2010 à 20:34
jako
Bonsoir Rachel, en l’occurrence, dans mon exemple, ce n’est pas qu’un “contact”: le président du conseil régional détient pour une bonne part les cordons de la bourse, et d’ailleurs dans les financements de l’enseignement supérieur la part des conseils régionaux dépasse parfois celle de l’Etat.
A part ça, sur l’Union soviétique (ou ex.), je vous signale l’article suivant, très intéressant:
http://isacna.wordpress.com/2010/05/03/how-russian-universities-became-the-future-of-world-education/
20 juillet 2010 à 20:56
Rachel
Jako, le sujet du billet est l’évaluation des EC, je pensais que vous parliez de l’évaluation et je ne voyais pas le rapport avec le conseil régional.
Pour le volume des financements du conseil régional, j’imagine que vous donnez les chiffres hors salaire, ou alors dites moi vite dans quelle région vous oeuvrez pour que je vous rejoigne ! Les conseils régionaux ne financent pas beaucoup la recherche et l’enseignement supérieur car ce ne sont pas dans ses prérogatives. Mais certains le font tout de même avec un volume et une implication qui sont loin d’être négligeable (exemple Aquitaine, Rhône Alpes, …). D’autre semblent s’en contreficher (exemple Nord Pas-de-Calais).
Voir à ce sujet mon billet « votre région aime-t-elle la recherche ? », avec tous les chiffres !
20 juillet 2010 à 21:12
jako
Mon discours était parfaitement dans le thème: un glandeur qui a de bons “copains” où il faut (politiques, syndicaux, etc.) ne risque pas grand chose et continuera de ne pas risquer grand chose, contrairement au cas de figure de la collègue que je mentionnais…
25 juillet 2010 à 11:35
Astronaute en transit
Au fond, quelles sont les “influences” qui peuvent s’exercer sur un corps tel que le CNU? Et n’est-ce pas inévitable dès lors qu’on exige qu’un “organisme national” soit chargé d’une telle mission d’évaluation?
“Influence du Conseil régional” (soit dit en passant, dans n’importe quel autre pays cette notion ferait sourire): comme les régions sont quasiment toutes de la même couleur, on sait désormais quel parti permettrait à ses “beaux-frères EC” de glandouiller…
“Influence des syndicats”: mais pourtant, on nous dit, depuis des lustres, que ces organisations sont représentatives, et pourtant voici un exemple ou la veuve et l’orphelin qui ne tombent pas sous la protection syndicale deviennent immanquablement des misérables…
Réponse: “seul un organisme de type CNU permettrait de contourner toutes les petites salades et coquineries locales qui entravent la justice, etc”
Cette mode française de l’évaluation nationale n’est souvent poussée que par une seule considération, l’égalité de traitement. Je voudrais bien savoir comment, dans un État dont les dysfonctionnements centraux sont bien connus (ils datent de la poursuite du système des prébendes royales et cléricales par la république), le national garantit mieux l’égalité que le local tant que, comme on le voit bien dans cette discussion, l’évaluation se fait sur un seul critère de publication et non pas celui du travail effectivement accompli: et il faut bien rappeler qu’il y a des gens censés faire de l’administration et de l’enseignement et qui ne font rien… on les évaluera peut-être mais étant donné qu’ils sont statutairement protégés, quelles seront les suites données?
25 juillet 2010 à 15:39
Rachel
Finalement, Astronaute, on peut se demander à quoi sert cette évaluation ? C’est vrai que je n’ai pas vraiment entendu d’explications. Quelle conséquence pour un EC si son rapport d’évaluation est mauvais ?
26 juillet 2010 à 10:53
Astronaute en transit
Peut-être tout ceci n’est, comme disent joliment les Anglais, “une tempête dans une tasse de thé”. On peut se demander, en effet, si ces évaluations ont un effet concret. Dès lors que statutairement, les EC ont des emplois à vie, il faut bien expliquer au reste de la population que l’on s’assure, d’une façon ou d’une autre, que ces personnes font bien leur travail, malgré la perception bien réelle que la productivité des uns et des autres est largement inégale (pour des raisons parfois défendables, d’autres moins, mais il est syndicalement incorrect de le dire).