N. Sarkozy a confirmé lundi dernier l’orientation d’un investissement important vers l’enseignement supérieur et la recherche. De mémoire d’universitaire, on n’avait pas vu un tel effort depuis la période gaullienne, entre 1958 et 1968 (voir chronique de Claude Lelievre, ici). Au premier abord, on pourrait penser que le gouvernement cède aux sollicitations incessantes des universitaires ou divers acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche qui réclament depuis longtemps des moyens. Il est vrai que les objectifs fixés par le conseil européen de Lisbonne en 2000 est loin d’être atteint en Europe. Rappelons que ces objectifs était de construire « l’économie de la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive du monde » avec un investissement qui devait se rapprocher des 3% du PIB. Parmi les mauvais élèves, la France se distingue particulièrement, contrairement à d’autres pays (en particulier hors Europe) qui ont manifestement compris bien avant nous l’intérêt (ou le potentiel) qu’on pouvait trouver en investissant dans la R&D.
Les orientations récentes du gouvernement sont donc très clairement en faveur de l’enseignement supérieur et de la recherche. Mais les universitaires en sont-ils satisfaits? Une des revendications récurrentes de la communauté est de demander plus de moyens (financiers et humains), on peut donc penser que l’argent de l’emprunt répond à leurs attentes. Pourtant les réactions paraissent très ternes ou négatives. Hormis les luttes contre les réformes, examinons les autres grands thèmes de revendications entendus ces derniers temps et voyons si l’orientation du grand emprunt constitue une réponse adaptée.
Des sous ! 19 milliards d’euros seront consacrés à la recherche et à l’enseignement supérieur. Il s’agit donc d’un effort inédit, dans la continuité du projet « grand campus » mais avec une ampleur décuplée. Mais on peut constater que cet argent n’ira pas dans toutes les universités, seuls une dizaine de campus devraient en bénéficier. De plus cet argent va être donné sous forme de dotation en capital (probablement dans des fondations créées spécialement pour cela), utilisable seulement sur les intérêts qui seront générés par des placements financiers (typiquement 30-40 millions d’euors par an et par université). On est donc une logique d’économie de marché, logique fortement décriée durant le mouvement de contestation universitaire. On peut également constater que la situation est assez cocasse. L’Etat doit emprunter pour donner de l’argent aux universités. Il y aura donc des intérêts à rembourser sur cet emprunt (par les contribuables). De l’autre coté (universités), l’argent sera placé et seuls les intérêts seront utilisables. On peut donc constater que l’on tourne un peu en rond, et qu’un impôt direct aurait été bien plus simple que ce double système du “je te prête tu me prêtes par la bar ..”. Certes ce n’est pas politiquement correct d’augmenter les impôts, surtout en cette période. En résumé, ce grand emprunt a un petit coté « diabolique » : donner de l’argent aux universitaires (ils en réclament !) mais le donner sous forme de placement financier dans une logique d’économie de marché (tout ce que le mouvement a contesté l’année passée …). Voilà donc les universitaires pris au piège …
Des postes ! Ce grand emprunt ne mentionne nullement de plan de recrutement de chercheurs ou d’enseignants-chercheurs. Si on veut développer l’enseignement supérieur et la recherche, il va bien falloir alimenter le système avec du jus de cerveau. Il est certainement trop tôt pour y voir clair sur ce volet des moyens humains mais il y a fort à parier que l’on favorisera des emplois de type CDD liés à des projets financés par des ANR. Là encore c’est à rebours des revendications des divers mouvements de contestation qui réclament des postes pérennes (fonctionnaires). Une solution aurait été de libérer de la puissance de recherche en appliquant la modulation des services des enseignants chercheurs, en particulier pour les chercheurs brillants. Mais le mouvement de contestation de l’année passée a fortement combattu les possibilités d’évolution de carrières des personnels, ce qui implique que les conseils d’administration des universités se retrouvent très hésitants sur ce sujet, de peur de voir repartir une fronde locale ou nationale. Un paradoxe de plus …
Egalité pour tous ! Le thème de l’égalité de traitement ou de l’égalité des chances peut prêter à sourire quand on parle d’enseignement supérieur tant notre système français en est déjà profondément éloigné avec sa structuration très hiérarchisé et élitiste (avec l’université en queue de peloton de l’enseignement supérieur). Toutefois il faut convenir aussi que jusqu’à présent les universités étaient relativement traitées à la même enseigne étant donné que leur dotations dépendaient uniquement du nombre d’étudiants et d’enseignants chercheurs, indépendamment des résultats qu’elles pouvaient obtenir (ceci a commencé à changer avec le nouveau système SYMPA). Avec le grand emprunt, une dizaine d’universités sera concernée par l’investissement. Les autres n’auront rien. On peut toutefois s’attendre à des fusions entre universités dans les grandes métropoles (voir à ce sujet l’excellente chronique d’Irnerius « Paris et le désert ». Cette volonté de mise en place de pôles d’excellence est en droite ligne du plan « grand campus » ou du rapport Attali de 2008 ou de 1998. Cela concrétise donc un projet de longue date, qui a des avantages évidents mais aussi des inconvénients car l’égalité de traitement des universités sur tout le territoire est donc fortement mise à mal. On peut donc s’attendre à un régime à deux vitesses, avec une dizaine de centres universitaires d’excellence et des universités de province de taille moyenne qui assureront un enseignement supérieur de premier cycle mais qui auront des difficultés à conduire une recherche de pointe. Cette orientation a par ailleurs de grandes conséquences sur les questions d’aménagement du territoire (thème aussi discuté dans la chronique d’Irnerius, ici).
En conclusion, N. Sarkozy a piégé les universitaires : il les couvre d’argent (ils en réclamaient !), mais il fait en sorte que cet argent soit utilisable dans une logique de marché économique, de sélectivité et d’excellence, c’est-à-dire tout ce que les certains universitaires ont combattu l’année passée. Il faut convenir que c’est bien joué de sa part …


17 commentaires
Flux des commentaires pour cet article
16 décembre 2009 à 19:16
Jojo
Toujours dans votre veine complotiste… Je ne vois guère de piège. Il ne fait que “consolider”… Ce que nous dénoncions, il l’amplifie, c’est tout.
16 décembre 2009 à 19:41
Rachel
Cette fois je ne dirais pas que c’est un complot, disons plutôt une belle patate très chaude qu’on donnerait à quelqu’un qui a très faim et qui n’aime pas les patates.
16 décembre 2009 à 21:12
Jojo
Rachel, ce type de piège, dans lequel on joue le peuple, qui dans sa majorité ne pipe rien à cette histoire de dotation en capital ou du moins n’a pas d’informations correctes (TF1 annonce les milliards, c’est tout, France Inter fait un peu mieux), contre les universitaires, pour discréditer ces derniers et sans doute encore dégrader l’image de l’université, vous le classez dans quelle catégorie de preuves d’amour ?
16 décembre 2009 à 21:34
Rachel
Jojo, cette opération conduit à donner de l’argent aux universités (pas à toutes) et fait de l’enseignement supérieur et de la recherche une grande priorité nationale. Je ne vois pas bien, dans ce contexte, en quoi c’est une opération qui vise à discrétiter les universitaires. Peut-être que sur ce coup c’est vous qui donnez dans la théorie du complot ?
16 décembre 2009 à 21:57
Jojo
C’est vous qui parlez de piège. J’essaie juste de pousser votre logique jusqu’au bout. Moi, je pense que c’est une connerie, si vous vous souvenez bien.
16 décembre 2009 à 22:14
Rachel
Oui, c’est vrai, je parle de piège mais pas de complot (vous avez parlé de complot). Ici c’est un piège qui n’est pas du tout dissimulé (je peux admettre que le mot “piège” est discutable). Une sorte de coup de poker : banco ! Je te donne l’argent que tu réclames (et beaucoup plus, je suis grand prince) mais en échange je te force à te structurer et à faire ces fameux super pôles que beaucoup préconisent et que tu n’arrives pas à faire à cause de batailles internes incessantes, épuisantes et fratricides. Une sorte de « marche ou crève ».
17 décembre 2009 à 10:04
Astronaute en transit
Les limites et les risques de cette méthode nous sont évidents: les secteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche qui sont les bénéficiaires directs de cette dotation auront effectivement une raison substantielle d’augmenter leur qualité et leur productivité, en espérant en retirer des fruits sur le long terme.
Là où l’on peut craindre l’absence d’effet d’entrainement de ces mesures, c’est bien sur les campus et dans les domaines restés en dehors des programmes soutenus par le “grand emprunt”. Il y a d’abord la jalousie de ne pas avoir été doté, ensuite il y a la critique de la démarche même empruntée par le gouvernement, et il y a enfin tout le reliquat des mouvements protestataires. Je ne serai par surpris de voir une bonne partie de la communauté universitaire s’enfoncer encore davantage dans le nonisme et l’immobilisme, ce qui va certainement avoir pour effet de confirmer le gouvernement dans ses préférences.
Il risque fort de conclure qu’une partie de l’enseignement supérieur et de la recherche sont irrécupérables… et malheureusement ce diagnostic n’est pas totalement faux. les universitaires ont montré ces derniers temps qu’ils étaient parmi les plus capables pour se discréditer eux-mêmes, et comme ils ne peuvent se livrer à aucune autocritique, ils restent enfermés dans leur bouderie.
17 décembre 2009 à 17:37
Rachel
Je pense que les universitaires auraient tout intérêt à s’emparer de l’affaire (je veux dire de façon constructive). Pour ma part je pense qu’une restructuration est souhaitable, il nous faut rénover ça car rien n’a vraiment changé depuis 40 ans. Mais je reste assez partagée sur la voie à prendre. Besoin de parler, d’écouter, j’espère que ce blog m’y aidera par des chroniques et surtout par les commentaires des lecteurs.
18 décembre 2009 à 09:32
Jojo
Un grand emprunt complètement nul ! J’adhère totalement à ça :
http://blog.educpros.fr/laurentbouvet/2009/12/16/la-montagne-du-grand-emprunt-accouche-d%E2%80%99une-souris-universitaire/
18 décembre 2009 à 09:46
Rachel
Je ne dirais pas qu’il est complètement nul. Investir dans la recherche et l’enseignement supérieur me semble plutôt une bonne idée. Là ou on peut discuter c’est sur les actions d’investissement qui sont choisies (très sélectives, dotation en capital …). Il y a beaucoup à faire, et deux options sont possibles: (1) on se laisse complètement piloter par le gouvernement (2) Les universités participent activement aux projets d’investissement et de restructuration (que l’on peut alors espérer influencer), disons dans une démarche constructive.
18 décembre 2009 à 16:00
Astronaute en transit
Effectivement c’est bien le genre de réaction à laquelle on s’attendait. je ne manque pas d’être amusé par la première objection de Bouvet: on réduit le nombre de fonctionnaires, donc ça ne peut pas marcher.
Cependant il faut relever que le grand emprunt n’a pas pour objectif un investissement dans la productivité des fonctionnaires (toujours variable), mais dans celle de pôles d’excellence à distinguer dans la grande masse de l’enseignement supérieur. En d’autres termes, il était toujours improbable que l’on fasse un grand emprunt pour s’ajouter de nouvelles dépenses de fonctionnement dont on a bien vu que l’accumulation constitue le problème le plus difficile à résoudre de la dette, puisque, justement, les suppressions de postes sont impopulaires parmi les intéressés. Encore faut-il rappeler que ce n’est pas le fait d’être massif qui a le plus rendu service aux institutions de l’enseignement supérieur et de la recherche dans la poursuite de leur tâche. Au contraire dans plusieurs cas il est bien avéré que cette masse était ingouvernable.
Il faudrait peut-être aussi se pencher enfin sur la question: est-ce le fait d’être fonctionnaire qui fait que l’on est bon enseignant, bon chercheur? >Le fait est qu’il serait peut-être aussi profitable de créer des postes sans que ceux-ci ne soient des postes de fonctionnaire. Certes on n’a pas les mêmes sécurités et avantages mais nous sommes déjà beaucoup dans ce pays à travailler à ces fonctions sans être membres de la fonction publique et on ne meurt pas de faim; on aimerait, cependant, être traités comme les autres. Je renvoie pour référence à la proposition faite par deux universitaires dans l’avant dernière et la dernière livraison de Commentaire concernant la “profession libérale d’État”. Peut-être trouverons nous là une parade à la nécessaire suppression de postes de fonctionnaires sans trop supprimer de postes d’universitaires et de chercheurs?
18 décembre 2009 à 19:08
Rachel
Dans son billet Laurent Bouvet nous apprend que « le gouvernement actuel n’a qu’une idée en tête, réduire le nombre de chercheurs et d’enseignants, au nom de la « règle » du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux au moment du départ en retraite ». Pour ma part je ne savais pas qu’il était prévu d’appliquer cette règle aux enseignants chercheurs. C’est très dangereux, et je pense que je vais rejoindre les contestataires. Astronaute je vous laisse avec votre contrat précaire … désolée …
19 décembre 2009 à 09:59
Astronaute en transit
Comme vous l’avez peut-être entendu, Rachel, ces derniers jours la Cour des Comptes est revenue sur la mise en oeuvre de la règle de non-remplacement d’un départ sur deux prévue par la RGPP. La Cour est parmi les institutions qui n’a cessé de dénoncer le dérapage des dépenses publiques depuis de nombreuses années, en particulier sur des dépenses de fonctionnement accrues ainsi que des dépenses qu’il faut bien appeler de complaisance autorisées par divers responsables politiques.
Vous constaterez donc avec plaisir que la Cour est assez critique de la mise en oeuvre de la règle, et estime que ce processus ne devrait pas être mécanique pour tous les secteurs mais articulé avec les évolutions d’activités dans le cadre de la RGPP. Étant donné que régions et autres collectivités locales ont fait exploser, depuis quelques années, les recrutements et les dépenses de fonctionnement on peut se demander si la politique engagée au niveau national a réellement eu des résultats tangibles pour réduire la masse du “service public”.
Je continue de me demander si un système, tel que l’envisagent Bobo-Gary et Trannoy, ne serait pas un moyen de réduire la charge pour l’État que coûtent les postes, sans pour faire autant disparaître les postes eux-mêmes qui ont leur utilité pour l’enseignement supérieur et la recherche. Je doute aussi que ce système soit accepté, car ce dont je ne doute pas, c’est que la lecture que fait Bouvet des motivations du gouvernement, toute partiale qu’elle soit, est largement partagée. Il faudra dès lors vivre avec les conséquences de ce refus, ce qui, à mon avis, risque de maintenir plusieurs facteurs des problèmes de l’université et de la recherche.
19 décembre 2009 à 11:34
Jojo
Astronaute, si vous lisez bien le rapport de la Cour des Comptes, vous verrez aussi qu’une certaine pratique d’externalisation des missions de service public y est dénoncée. J’ai vraiment l’impression que cette notion de profession libérale d’État serait de ce registre.
Fondamentalement, ce qui compte pour la Cour des Comptes, c’est la réduction des dépenses, pas la chasse aux fonctionnaires pour elle-même.
19 décembre 2009 à 13:02
Rachel
Astronaute,
Oui j’ai entendu parlé de ce rapport de la cour des comptes, j’ai pu survoler la nature du contenu mais je ne l’ai pas lu. Mais pour revenir à la « règle » (non remplacement d’un fonctionnaire sur deux) je pense qu’il serait parfaitement stupide d’appliquer cette règle pour chaque secteur. D’ailleurs on sait que l’hôpital n’est pas touché, et que l’université non plus (au moins provisoirement).
Pour les internautes qui veulent en savoir un peu plus sur les réflexions de Bobo-Gary et Trannoy, le billet sur le sujet est ici.
Enfin, pour ce grand emprunt (ce qui est le sujet du billet), et si on veut parler de fonctionnaires (ou plus généralement de moyens humains), on peut constater qu’il n’y a pas de plan de recrutement qui est associé au projet. Pourtant, si on investit dans l’avenir il faudra bien entendu des hommes et des femmes pour travailler sur ces projets qui seront mis en place. Dans le grand emprunt ça sera très clairement des personnes sur contrat de type CCD certainement payées sur des ANR.
20 décembre 2009 à 12:11
martienne
ou comment faire d’une pierre deux coups en “donnant” de l’argent aux université bloqué pour acheter des bons du trésor (dits “placements sûrs”)
c’est encore mieux joué que vous le pensez!
Il faut tout de même de l’humour pour dire aujourd’hui que le futur est dans la dotation en capital et les placements! Quand voit les pertes des grandes universités américaines sur leurs placements au cours des 2 dernières années, et la manière dont elles ont entrepris de se serrer la ceinture en bloquant salaires et embauches…
Effet d’annonce pour pas grand-chose. Investir ce n’est pas créer un compte épargne! Pas sûr qu’on soit dans une logique d’investissement dans la connaissance et l’enseignement supérieur produits par des établissements autonomes. Cela me fait plutôt penser à une politique scientifique décidée par le Prince et gouvernée par les instruments de financement dont l’utilisation reste encadrée. Avec la crainte de voir la dotation soustraite du budget octroyé par l’Etat à N+1 ou N+2, rigueur oblige…
20 décembre 2009 à 12:37
Rachel
Tiens, mais c’est ma martienne ? Le séjour Erasmus est-il terminé ? Je vous rappelle que vous avez gagné le grand concours de SWOT et que vous pouvez disposer de votre cadeau quand bon vous semble.
Vous avez raison, et d’autant plus que je crois comprendre que ces capitaux et intérêts seront fortement (totalement ?) contrôlés par l’Etat. C’est vrai que je ne vois guère comment ça améliorera l’autonomie des établissements. Quand on donne des sous à quelqu’un, normalement on ne lui impose pas la façon dont il peut le dépenser. Certains sites universitaires auraient besoin de faire des investissements massifs tout de suite, alors que d’autre peut-être pas et pourraient se contenter d’une rente pour améliorer le quotidien sur une longue période? bref de l’investissement on est passé à la dotation en capital avec gestion externalisée.